Les processus identitaires sont au cœur de la subjectivité humaine et constituent la partie d’un ensemble psychique et organique dont la fonction est d’interagir avec l’environnement. Le système identitaire, à la fois produit et instrument de cette activité transactionnelle, peut être vu comme un espace de mémoire qui s’amplifie progressivement dans cette transaction avec le monde externe tout en agissant sur celui-ci. Le phénomène identitaire suscite fascination et inquiétude dans le monde où l’on observe ses effets exaltants ou dévastateurs mais sans une compréhension véritable des mécanismes qui les produisent. Si l’on déplace le regard de la collectivité à l’individu dans sa singularité, un mystère tout aussi troublant apparaît. Comment comprendre cette passion qui accompagne notre faire et notre dire lorsqu’on touche aux appartenances nationales, sexuelles, ethniques ou religieuses ? Comment comprendre le sentiment de réalité qui investit certaines de nos croyances ?
Le but de cet ouvrage est de montrer comment derrière des discours diversifiés, nous pouvons déceler des principes créateurs et régulateurs et découvrir, en partie, le code psychologique de notre “être” au monde. Ce code psychologique émerge empiriquement autour des représentations du social à travers une méthode dialogique, l’analyse psycho-contextuelle, qui opère à l’aide d’un protocole d’entretiens, tout en étant adaptable à l’analyse de documents textuels. Cette posture dialogique accompagne l’investigateur et son sujet dans une trajectoire qui nous conduit des représentations du monde social à leur contexte expérientiel, à leur vivre dans l’esprit comme outils transactionnels, jusqu’aux conditions de leur production. Elle nous conduit à la dynamique subconsciente qui anime nos désirs, nos croyances et nos actions en interaction constante avec le monde qui nous entoure. Cet ouvrage est une invitation pour faire de la psychologie d’une manière différente. La psychologie traditionnelle nous a habitués à des conventions méthodologiques telles que les“ indicateurs ” et les “ variables ” de type réactif, inventées pour produire des construits hypothétiques représentant des généralités plus ou moins fictives. En contraste, en adoptant une épistémologie naturaliste, l’analyse psycho-contextuelle choisit comme objet d’étude les représentations sociales pour montrer la nature transactionnelle des processus identitaires en déployant leur contexte psychologique. Nous pouvons, ainsi, les suivre dans leur trajectoire qui touche une multiplicité de cibles d’ordre psychologique et sociale pour aboutir à un modèle du système identitaire comme entité transactionnelle située dans un horizon socio-historique. Il s’agit d’extraire les dimensions psychologiques, extralinguistiques et structurales, qui sont à l’œuvre dans un récit complexe qui va de l’histoire de vie à l’expression de désirs, de projets et de sentiments. Une psychologie naturaliste verra ainsi le jour, qui pourra montrer comment un système avec ses structures et ses processus généraux cohabite étroitement avec l’unique, l’individuel, l’incommensurable, dans toute sa profondeur. Nous pouvons, alors, reconnecter ce que la psychologie conventionnelle a séparé par des choix analytiques arbitraires. On pourra observer comment la mémoire, l’affect, la cognition, les croyances, les projets, l’action, le Soi, les attitudes, l’engagement, opèrent en simultanéité comme des complexes identitaires vivant à l’arrière plan des représentations du monde social.  Il devient alors possible de saisir comment en psychologie, l’unique et le général se conjuguent et voir comment une multiplicité de facteurs s’active simultanément pour se déployer ensuite dans un récit tout à fait unique par son contenu. Mais cette unicité ouvre aussi des voies interprétatives qui touchent à l’ordre social, historique et culturel qui en constituent le contexte.

L’analyse psycho-contextuelle permet, ainsi, de voir comment une seule représentation du monde sociale peut se révéler, dans certaines conditions, comme une unité multifonctionnelle et dynamique qui nous ouvre des passages entre le système identitaire, l’espace socio-culturel et le fonctionnement mental. Le regard du chercheur peut, alors, s’engager dans des voies multiples pour donner naissance à une psychologie du lien vivant remplaçant la psychologie des variables artificielles et des visées étroites. On réalise alors que la réponse à des questions psychologiques portant sur le pourquoi d’une certaine représentation ou d’une certaine croyance se trouve dans le déploiement de son horizon psychologique de pertinence combiné à sa généalogie se situant dans un horizon socio-historique. L’expérience de vie du système identitaire se joue dans une oscillation continue entre le social et le personnel. En choisissant comme unités de recherche les représentations du social et en les soumettant à l’analyse psycho-contextuelle, émergent des unités multi- fonctionnelles et dynamiques qui nous permettent d’interroger non seulement le système identitaire et l’espace socio-culturel mais aussi nous rapprochent du corps biologique, physiologique et neural. En remplaçant la“ mise en variables ” et les construits hypothétiques, qui restent les outils ordinaires  de la psychologie, par des mots concrets, des discours véritables, on peut renouer le dialogue avec le dernier Vigotsky qui reprochait à celle-ci  d’étudier la  pensée comme étant  « séparée de la plénitude de la vie réelle, des motifs vivants, des intérêts et des attractions du penseur humain», et, écrit-il plus loin  « La séparation du coté intellectuel de notre conscience de son coté affectif et volitif est un des défauts fondamentaux de toute la psychologie traditionnelle ». Ce défi reste encore vif aujourd’hui et il implique la découverte de principes élémentaires de la vie mentale qui puissent refléter sa“ relative ” complexité.