Identité
Ce concept est resté longtemps marginal dans les sciences humaines. Il a fait une irruption soudaine et massive à partir des années 90. Le terme « identité » va alors servir de point de ralliement pour désigner des phénomènes comme les conflits ethniques (décrits comme « les conflits identitaires »), les statuts et les rôles sociaux (« l’identité masculine », « l’identité au travail »), les cultures de groupe (les « identités nationales » ou « religieuses »), pour désigner une pathologie mentale (les troubles de l’identité), ou encore pour exprimer l’identité personnelle (quête de soi, le moi).
Mais, en se généralisant, la notion d’identité perd de sa consistance. L’identité ne serait-elle pas devenue une notion vague et inconsistante servant à désigner des phénomènes qui n’auraient en commun que le nom ?
Après examen, on peut cependant cerner, au sein de la littérature actuelle, trois domaines d’étude relativement distincts : l’identité personnelle, l’identité sociale et l’identité collective .
L’identité personnelle
L’identité personnelle est un des thèmes privilégiés des psychologues, des psychanalystes et des philosophes. Par exemple, le psychologue William James (1842-1910) distinguait trois facettes de l’identité : le « soi matériel » (le corps) ; le « soi social » (qui correspond aux rôles sociaux) ; le « soi connaissant » (qui renvoie au fait que chacun d’entre nous, lorsqu’il agit ou pense, a le sentiment d’être un sujet autonome, doué de volonté).
De son côté, le psychologue américain Erik H. Erikson (1902-1994) a souligné que l’adolescence est un moment particulier de formation de l’identité. De plus, pour lui, la genèse de l’identité s’inscrit toujours dans une relation interactive à autrui. C’est la rencontre avec autrui qui permet de se définir par identification et/ou opposition. Dans »Enfance et société » (1950), E.H. Erikson décrit la naissance de l’identité personnelle comme un processus actif et conflictuel où interviennent des dimensions sociales (modèles sociaux auxquels l’individu veut se conformer) et psychologiques (l’idéal du moi), conscientes et inconscientes. L’identité s’affirme de l’enfance à l’âge adulte par des stades successifs marqués par des crises et des réaménagements. E.H. Erikson a ainsi décrit huit phases d’évolution de la petite enfance à l’âge adulte. Parmi elles, la « crise d’adolescence » est la phase la plus critique.
Les sociologues contemporains partent d’un constat commun de désinstitutionnalisation des cadres sociaux et de la crise des modèles de socialisation. Par exemple, pour les femmes, le rôle de « mère au foyer » n’est plus un modèle de socialisation unique et positif ; le statut de l’homme n’est plus celui de mari et de père protecteur et autoritaire ; les retraités d’aujourd’hui ne se laissent plus enfermer dans le rôle du « vieux » de naguère.
Selon le sociologue Anthony Giddens, l’emprise moins forte des institutions et des communautés d’appartenance sur la vie des individus les conduit à négocier en permanence leur choix de vie ( »La Constitution de la société », 1984).
L’identité sociale et statutaire
Décliner son identité, ce n’est pas simplement revendiquer une appartenance nationale, ethnique, communautaire, c’est aussi affirmer une position dans la société. Cette position nous est donnée par notre âge (enfant, adolescent ou adulte), notre place dans la famille (époux, épouse ou grand-parent), une profession (médecin ou garagiste), une identité sexuée (homme ou femme), et des engagements personnels (sportif, militant, syndicaliste). A chacune de ces positions correspondent des rôles et des codes sociaux plus ou moins affirmés. Ce phénomène a été étudié depuis longtemps par les psychologues sociaux à travers la notion d’identité sociale. Pour George H. Mead (1863-1931), l’un des pères de la psychologie sociale, la construction de notre identité passe par l’intériorisation de ces différents « moi » sociaux. G.H. Mead récuse les conceptions de la société qui partent de l’individu isolé, tout comme d’une société qui forme un tout qui dépasse et englobe les individus. Pour lui, c’est dans le cadre de l’interaction sociale que l’individu émerge et prend conscience de soi (self-consciousness). L’identité, le « soi », est constituée de l’ensemble des images que les autres me renvoient de moi-même et que l’on intériorise.
On comprend dès lors que la déstabilisation des cadres de socialisation que sont la famille, le travail ou les formes d’appartenance religieuse ou politique puisse aboutir à une véritable « crise identitaire ». C’est la thèse défendue par le sociologue Claude Dubar dans son ouvrage »La Crise des identités » (2000).
Ainsi, la crise identitaire est profondément reliée aux transformations du travail. Les métiers qui avaient une forte composante identitaire sont en déclin. C’est le cas des paysans et des professions artisanales. La même tendance touche les ouvriers. Le mouvement ouvrier s’était pourtant forgé une forte identité de classe à travers les organisations syndicales et politiques, à travers aussi toute une symbolique et toute une histoire attachées à certains métiers comme mineurs, sidérurgistes ou marins pêcheurs.
On peut faire le même constat à propos des identités religieuses et politiques, mais aussi des rôles sexuels. Le diagnostic général est celui d’une crise des cadres d’appartenance. D’où une abondante production de recherches sur le thème des « crises et recompositions » de l’identité politique ou des identités religieuses, qui s’en fait l’écho.
L’identité collective
L’identité collective celle des nations, des minorités culturelles, religieuses ou ethniques est le domaine d’étude privilégié des anthropologues, des historiens et des spécialistes de sciences politiques.
Depuis les années 80, les anthropologues se sont démarqués fortement de la vision « essentialiste » qui consiste à voir les ethnies ou « cultures » comme des réalités homogènes, relativement closes sur elles-mêmes et stables au fil du temps. Dans son ouvrage Logiques métisses : anthropologie de l’identité en »Afrique et ailleurs » (1990), l’africaniste Jean-Loup Amselle critique la vision figée des réalités culturelles. Il rappelle qu’en Afrique les ethnies et les peuples forment des réalités composites qui résultent toujours d’un mélange de plusieurs traditions culturelles en perpétuelle recomposition. Toute culture est métissée, partage avec les cultures voisines des caractéristiques communes (la langue, la religion, des modes de vie, une partie de son histoire). Le politiste Jean-François Bayart, dans »L’Illusion identitaire » (1996), souligne combien les « traditions culturelles », que l’on croit très anciennes, sont en fait très récentes. Ainsi, le thé à la menthe des Marocains n’est pas une tradition séculaire : il a été introduit par les Anglais au XVIIIe siècle et ne s’est généralisé que récemment. J.-F. Bayart parle de « stratégie identitaire » pour souligner combien certains groupes ou communautés s’approprient des images, des représentations, des symboles pour revendiquer leur autonomie dans le cadre d’une mobilisation politique.
Bibliographie
* L. Baugnet, L’Identité sociale, Dunod, 2003 1998 * C. Halpern, J.-C. Ruano-Borbalan (coords), Identité(s) : l’individu, le groupe, la société, Sciences Humaines Editions, 2004