Motivation

Au sens courant, « être motivé », c’est vouloir quelque chose intensément et volontairement (pour arrêter de fumer, réussir un examen, pratiquer un sport avec ardeur, etc.). La psychologie donne à la motivation un sens plus large : elle recouvre tout ce qui nous pousse à agir, volontairement ou non, qu’il s’agisse d’ instincts, de pulsions ou de désirs. L’histoire de la psychologie est riche en théories de la motivation, qui s’inspirent toutes d’une certaine vision de l’être humain et d’un paradigme psychologique.

La théorie physiologique

La faim, la soif, la pulsion sexuelle, le besoin de sécurité, etc. sont, selon le physiologiste américain Walter B. Cannon (1871-1945), des pulsions « primaires » qui déterminent l’action des êtres vivants, dont les humains font partie. Elles fonctionnent selon une logique « homéostatique » de réduction des tensions. Lorsque l’organisme a besoin d’être hydraté, cela déclenche une impression subjective de « soif », et cette envie conduit à un comportement de recherche d’un liquide à boire. Une fois la soif apaisée, l’équilibre organique est rétabli, provoquant un plaisir subjectif. Dans son livre La Sagesse du corps, publié en 1932, W.B. Cannon explique une foule de comportements par de tels mécanismes d’autorégulation. Ses conceptions anticipent la théorie systémique de l’autorégulation et la cybernétique.

La théorie évolutionniste

Les humains, comme les autres animaux, ne seraient-ils pas soumis à des instincts fondamentaux : le désir sexuel, l’amour maternel, l’agressivité, l’instinct grégaire, etc. ? C’est ce qu’avance la théorie évolutionniste des pulsions instinctives, très en vogue au début du xxe siècle, à travers la psychologie évolutionniste. Selon cette approche, le sens de la vie et les valeurs qui guident nos destinées des comportements sociaux comme l’altruisme, les conduites parentales, le désir sexuel, le besoin de communication, l’agressivité, le désir de connaissances prennent appui sur des instincts fondamentaux, même s’ils sont métamorphosés et remodelés par la culture et les représentations humaines (R. Winston, Human Instinct, 2002).

La théorie psychanalytique

Pour Sigmund Freud (1856-1939), la plupart des grandes passions humaines, de l’amour romantique à la volonté de puissance, de la pulsion créatrice de l’artiste à l’agressivité du jeune adolescent, s’expliquent en dernier ressort comme l’expression de pulsions archaïques, souvent cachées, qui gouvernent l’activité humaine. La libido, la pulsion sexuelle, tient une place particulière dans le réservoir des pulsions archaïques tel l’agressivité ou le besoin de protection.

Selon l’histoire personnelle, les motivations vont se nouer dès l’enfance autour d’ objets d’investissement différents : l’objet « transitionnel » décrit par Donald W. Winnicott (1896-1971) ; le narcissisme ou « amour de soi » ou tout autre « objet » physique (les objets fétiches du collectionneur) ; une activité (l’art, le sport) ; un être humain (un modèle identificatoire), etc. ; en fait, tout « ce par quoi la pulsion peut atteindre son but », selon les mots de S. Freud.

La théorie béhavioriste

Les théories comportementalistes (ou béhavioristes) accordent surtout de l’importance aux influences extérieures sur le comportement plutôt qu’aux facteurs internes à l’individu. Il va donc avoir tendance à reproduire les premiers. C.L. Hull constate par exemple que les rats de laboratoire ne travaillent dans un labyrinthe que s’ils sont affamés et récompensés par de la nourriture. Dès qu’ils sont rassasiés, ils cessent leur activité d’exploration.

Mais, à la même époque que C.L. Hull, un autre chercheur, Edward C. Tolman, soutenait une thèse béhavioriste moins radicale, en souhaitant réintroduire des états mentaux (buts, projets) dans la motivation. C’est la raison pour laquelle sa théorie est considérée comme annonciatrice des théories cognitivistes.

La théorie des pulsions de C.L. Hull, développée dans les années 40-50, s’inscrit dans le cadre des théories de l’apprentissage. Le but des actions humaines est d’assurer la survie de l’individu et de l’espèce. Les pulsions (drives) ont donc une valeur adaptative. Mais c’est par association et conditionnement que le sujet apprend à mettre en relation une pulsion et sa réalisation. La satisfaction positive obtenue résultant d’un comportement (par exemple, la satisfaction éprouvée dans le fait de boire du vin) provoque l’envie de recommencer. De même, la réussite dans une tâche encourage sa reproduction.

La psychologie humaniste

Dans les années 40, le psychologue américain Henry A. Murray a établi expérimentalement une liste de vingt « besoins » (« needs ») à la source de la plupart des conduites humaines. Sur cette liste, on trouve, outre la faim ou la sexualité, le besoin de plaire, l’agression, l’exhibition, la recherche de domination, l’autonomie, etc.

Parmi les diverses motivations humaines, H.A. Murray a repéré un besoin spécifique, un « need for achievement » (besoin d’accomplissement). A la suite de H.A. Murray, d’autres psychologues, comme David C. McClelland et John Atkinson, vont consacrer beaucoup d’études à ce besoin d’accomplissement. Selon D.C. McClelland, il correspond à la volonté de réussir le mieux possible dans un domaine d’excellence (scolaire, professionnel, sportif, etc.) valorisé socialement. Ce besoin vise une satisfaction personnelle, mais aussi la reconnaissance sociale.

Dans les années 60, le psychologue américain Abraham Maslow a proposé une théorie pyramidale des besoins humains, dans laquelle l’être humain est mû par une diversité de besoins organisés de façon hiérarchique. Au départ, l’être humain aspire à développer son potentiel personnel. Pour cela, il lui faut satisfaire divers types de besoins, des plus primaires les besoins physiologiques comme la faim, la soif, le sommeil aux plus existentiels comme l’accomplissement de soi. Le postulat majeur de cette conception est que les besoins supérieurs ne peuvent apparaître que si les besoins inférieurs ont déjà été satisfaits. De là vient la métaphore de la « pyramide des besoins ». La psychologie humaniste insiste surtout sur la réalisation et le développement de soi.

La psychologie sociale

De multiples travaux de psychologie sociale ont mis en évidence le rôle important joué par le regard d’autrui dans les motivations humaines. La volonté de paraître et le désir de reconnaissance seraient, dans cette optique, un des ressorts principaux des comportements humains. De multiples expériences ont montré que le fait d’être observé par quelqu’un durant une activité (sportive par exemple) contribue à stimuler l’effort et à accroître la performance.

La théorie cognitive

L’orientation cognitiviste se concentre sur les processus mentaux et sur les buts conscients qui interviennent dans la motivation. Les psychologues américains Edward L. Deci et Richard M. Ryan ont étudié l’impact des besoins d’autonomie et de compétence sur la motivation individuelle. Ils distinguent ainsi « motivation intrinsèque » et « motivation extrinsèque » (Intrinsic Motivation and Self-determination in Human Behavior, 1985). La première est l’exercice d’une activité pour la satisfaction qu’elle procure. Inversement, on parle de motivation extrinsèque lorsque l’intérêt pour l’activité est lié aux avantages dérivés qu’elle procure (bonnes notes, promotion, salaire, éloges, etc.).

L’approche cognitive considère donc la motivation à partir des buts qu’un individu se fixe. Ces buts peuvent s’organiser selon des niveaux hiérarchiques : les plus élevés sont plus généraux et abstraits (par exemple, être un bon élève), puis viennent des buts intermédiaires (réussir son année scolaire), et enfin les plus immédiats (apprendre la leçon du jour). Après avoir accompli une action, l’individu compare les résultats obtenus aux objectifs qu’il s’était fixés, ce qui l’amène, selon le cas, à arrêter l’action, à la poursuivre ou à la modifier.

Alors que les théories précédentes évolutionniste, psychanalytique, béhavioristes mettent l’accent sur ce qui pousse l’individu à agir (les pulsions, l’instinct ou les besoins selon les théories), les théories cognitives s’intéressent à ce qui le tire en avant (les buts et les attentes). L’individu peut se comporter en « stratège », qui non seulement se fixe des buts, mais les réévalue, les réajuste ou les reformule en fonction de ses résultats.

Les approches interactives

Selon Claude Lévy-Leboyer, spécialiste de la motivation au travail, aucun modèle ne peut prétendre synthétiser à lui seul toutes les dimensions du processus motivationnel, même si chacun l’éclaire en partie. Il est donc vain de vouloir rechercher « la » bonne théorie des motivations (C. Lévy-Leboyer, La Motivation dans l’entreprise, 1998). Seule une approche pluraliste permet de « faire la synthèse des différentes pièces du puzzle ». Les facteurs de la motivation sont toujours multiples, changeants, liés aux caractéristiques de la personne et à celles de l’environnement (l’organisation, la société d’appartenance).

Par exemple, la motivation au travail dépend de nombreux facteurs : le contenu de la tâche, les relations dans l’entreprise, la reconnaissance sociale, le salaire Pour un même poste de travail, telle personne pourra être motivée (en fonction de ses aspirations, ses compétences) et une autre non. Cette motivation pourra changer ensuite au cours du temps. Pour comprendre la motivation, il faut donc se livrer à une analyse ad hoc, en disposant d’un « modèle flexible de la motivation » qui mobilise tour à tour tel ou tel facteur. « La motivation n’est pas un état stable, mais un processus, toujours remis en question. » La motivation se construit dans le temps et se renouvelle sans cesse. Une même personne, motivée pour une tâche, pourra, au fil du temps, perdre de l’intérêt pour son travail, en fonction de frustrations, de conflits, de nouvelles aspirations, etc.

A partir de là, il faut se méfier des recettes toutes faites qui résultent de l’application d’un modèle simple et univoque. La diversité des approches doit servir de grille de lecture pour une approche flexible, et une analyse au cas par cas invitant à des solutions spécifiques.

Bibliographie

* P. Diel, Psychologie de la motivation, Payot, 2002 1947 * C. Lévy-Leboyer, La Crise des motivations, Puf, 1993 1984 * A. Mucchielli, Les Motivations, Puf, « Que sais-je ? », 2003 1981 * J. Nuttin, Théorie de la motivation humaine. Du besoin au projet d’action, Puf, 1996 1980 * R.J. Vallerand, E.E.Thill (dirs), Introduction à la psychologie de la motivation, Vigot, 1993 * R. Viau, La Motivation en contexte scolaire, De Boeck, 2003 1994* Du laboratoire à la classe : Psychologie expérimentale et pédagogie. Rencontre avec Alain Lieury, no. 70, mars, 1997, pp 34-37