Estime de soi

Longtemps en Occident, l’humilité a été un idéal. Emmanuel Kant pouvait ainsi écrire : « L’amour de soi, sans être toujours coupable, est la source de tout mal. » Puis l’individu est devenu la valeur primordiale de nos sociétés, et avec lui son ego. Si Pascal écrivait : « Le moi est haïssable », quelques siècles plus tard, la formule était ironiquement complétée par Paul Valéry : « Mais il s’agit de celui des autres. » L’estime de soi est aujourd’hui devenue une aspiration légitime aux yeux de tous, considérée comme une nécessité pour survivre dans une société de plus en plus compétitive.

Qu’est-ce que l’estime de soi ?

L’estime de soi est une donnée fondamentale de la personnalité, placée au carrefour de plusieurs composantes essentielles du soi, notamment cognitive (regard sur soi et réponse à la question : « Qui suis-je ? ») et affective (évaluation de soi et réponse à la question : « Quelle est ma valeur ? »). Ce que synthétisait ainsi un adolescent interrogé à ce propos : « L’estime de soi ? Eh bien, c’est comment on se voit, et si ce qu’on voit, on l’aime ou pas »

La psychanalyse a popularisé le concept de narcissisme, cet « amour porté à l’image de soi-même ». Mais l’estime de soi ne relève ni de l’amour ni de l’adulation pour soi-même. De même, ce ne doit pas être une auto-admiration (dans ses excès) ni une autodévalorisation (dans ses carences), mais simplement une amitié exigeante pour soi-même.

A quoi sert l’estime de soi ?

Une des premières fonctions, et la plus facilement observable, de l’estime de soi, concerne la capacité à s’engager efficacement dans l’action.

La notion de « confiance en soi », que l’on peut assimiler à une composante partielle de l’estime de soi, désigne ainsi le sentiment subjectif, chez un sujet donné, d’être ou non capable de réussir ce qu’il entreprend. La plupart des études soulignent que les sujets à basse estime de soi s’engagent avec beaucoup de prudence et de réticence dans l’action ; ils renoncent plus vite en cas de difficultés ; ils souffrent plus souvent de « procrastination », cette tendance à hésiter et à repousser à plus tard toute prise de décision. A l’inverse, les sujets à haute estime de soi prennent plus rapidement la décision d’agir, et persévèrent davantage face à des obstacles. L’explication de ces différences tient entre autres à la perception des échecs : les sujets à basse estime de soi tendent à procéder face à l’échec à des attributions internes (« C’est de ma faute »), globales (« Cela prouve que je suis nul ») et stables (« Il y aura d’autres échecs »). Tandis que leurs homologues à haute estime de soi vont le plus souvent recourir à des attributions externes (« Je n’ai pas eu de chance »), spécifiques (« Je reste quelqu’un de globalement valable ») et instables (« Après la pluie, le beau temps : des succès viendront »). Ces deux dynamiques s’auto-entretiennent. La première pousse le sujet à basse estime de soi à entreprendre aussi peu que possible, par peur de l’échec, et donc à bénéficier moins souvent des gratifications de la réussite, donc à douter davantage, etc Tandis que la seconde incite le sujet à haute estime de soi, moins préoccupé par le risque d’échec, à multiplier les actions, qui peu à peu vont nourrir et consolider sa confiance en lui-même, et le pousser à renouveler ses initiatives. Ces phénomènes ont été ainsi clairement étudiés chez les sujets timides, présentant une basse estime d’eux-mêmes : leurs évitements (rester en retrait, ne pas prendre d’initiatives) valident et consolident la médiocre image qu’ils ont d’eux-mêmes (« Je ne suis pas capable d’intéresser les autres ») ; le moindre échec est vécu comme une catastrophe personnelle et sociale majeure, ruminée longuement, et ensuite utilisée comme frein à de nouvelles entreprises (« Souviens-toi de ce qui t’était arrivé lorsque tu as voulu agir »).

A côté des manifestations comportementales de l’estime de soi existent également des « phénomènes cognitifs d’auto-évaluation ». Comme le notait amèrement J. Renard dans son Journal : « D’expérience en expérience, j’en arrive à la certitude que je ne suis fait pour rien » Tout individu procède à des auto-évaluations incessantes et en grande partie inconscientes, et ces phénomènes sont étroitement liés à l’estime de soi. On a montré que les sujets à basse estime de soi, lorsqu’ils sont invités à se décrire, se montrent prudents et hésitants, abusant de la nuance jusqu’au flou. Ces difficultés sont moins tranchées lorsqu’ils sont amenés à décrire des proches, et sont donc spécifiques de leur regard sur eux-mêmes. Ils préfèrent des qualificatifs neutres aux positifs (que choisissent plus volontiers les sujets à haute estime de soi) ou aux négatifs (préférés par les déprimés). En revanche, les sujets à haute estime de soi parlent d’eux en termes plus tranchés et plus affirmatifs, et se montrent moins dépendants de leur interlocuteur : ils peuvent ainsi affirmer « Je déteste l’opéra » au milieu d’un groupe de mélomanes L’estime de soi est étroitement impliquée dans le concept de « soi ». Mais cette implication est fortement biaisée : bien que les sujets à haute estime de soi se considèrent en général plus intelligents ou plus attirants que ceux à basse estime de soi, les études montrent qu’il n’existe en fait aucune corrélation entre estime de soi et quotient intellectuel (QI) ou sex-appeal

Ces « biais d’illusions positives » sont sans doute bons pour le moral des personnes à haute estime de soi. Car un autre rôle fondamental de l’estime de soi est peut-être de favoriser notre bien-être émotionnel : le bien-être et la stabilité émotionnelle d’un sujet sont en effet très dépendants de son niveau d’estime de soi. Confrontés à un échec, les étudiants à haute estime de soi vont présenter des réactions affectives immédiates (tristesse et désarroi) d’intensité équivalente à celles de leurs congénères à basse estime de soi. En revanche, elles dureront chez eux nettement moins longtemps : le sillage émotionnel de l’échec perturbera moins leurs attitudes ultérieures. On a également pu montrer que les affects de base étaient plus souvent négatifs en cas de basse estime de soi ; en psychiatrie, plusieurs études ont confirmé le lien entre basse estime de soi et risque dépressif. La faible estime de soi est aussi l’un des symptômes de la dysthymie, trouble de l’humeur caractérisé par un état dépressif peu intense mais d’évolution chronique sur plusieurs années. Des travaux sur la stabilité de l’estime de soi (autre dimension importante, à côté de son niveau) ont montré que les sujets à estime de soi instable, très dépendante des événements extérieurs, étaient plus souvent victimes d’états émotionnels à polarité négative (peur, colère) que ceux dont l’estime de soi était plus stable et résistante.

Enfin, l’estime de soi a été comparée à un véritable « système immunitaire du psychisme » : tout comme notre immunité biologique nous protège des agressions microbiennes ou virales, une des fonctions de l’estime de soi serait de nous protéger de l’adversité. Des travaux récents ont ainsi souligné que les sujets à basse estime de soi faisaient moins d’efforts pour « se remonter le moral » après un revers. Après avoir été mis en échec en situation expérimentale, ils vont moins souvent choisir de regarder un film amusant que les sujets à haute estime de soi, alors qu’ils considèrent par ailleurs que cela leur ferait sans doute du bien. Cette spirale négative représente un problème très courant en psychopathologie : les thérapeutes observent souvent que ce sont précisément les patients les plus fragiles qui ont recours aux stratégies de réparation les moins adaptées. Les psychanalystes parlaient à ce propos de « névrose d’échec », mais on est aujourd’hui plus prudent sur les motivations éventuelles de ce type de comportements contre-productifs. Peut-être cette relative complaisance des sujets à basse estime de soi, ce « désir de rester tristes » comme ils l’expriment parfois, est-elle due à un sentiment de familiarité avec les émotions négatives habituellement ressenties : on se reconnaît alors davantage dans la morosité que dans la satisfaction, on y est au moins en terrain de connaissance. Comme le notait Emil Cioran : « La seule manière de supporter revers après revers est d’aimer l’idée de revers. Si on y parvient, plus de surprises : on est supérieur à tout ce qui arrive, on est une victime invincible. »

Peut-on augmenter l’estime de soi ?

De nombreux programmes ont été proposés en ce sens, tant dans le domaine pédagogique (augmenter l’estime de soi des enfants et adolescents en échec scolaire) que psychothérapique (une estime de soi déficiente est impliquée dans de nombreux troubles, comme les récidives dépressives, la boulimie, la phobie sociale, l’alcoolisme). La question de l’estime de soi s’est même posée à certains responsables politiques. Ainsi, l’Etat de Californie avait décrété qu’il s’agissait d’une priorité éducative et sociale de premier ordre (« California Task Force to Promote Self-esteem and Personal and Social Responsability », 1990) soulignant que « le manque d’estime de soi joue un rôle central dans les difficultés individuelles et sociales qui affectent notre Etat et notre nation ». Il apparaît aujourd’hui plus sage de cantonner le travail sur l’estime de soi dans les sphères, déjà vastes, de la psychothérapie et du développement personnel

Bibliographie * C. André, F. Lelord, L’Estime de soi, Odile Jacob, 1999 * M. Bolognini, Y. Prêteur (éds), Estime de soi. Perspectives développementales, Delachaux et Niestlé, 1998