Moi
« Qui va là ? C’est moi ! »Le « moi » est une énigme. Dans la vie courante, le « moi », ou « je », renvoie à un sentiment banal : celui d’être une personne unique, doté d’un corps, d’un esprit, qui agit avec une volonté propre, possède une conscience de soi, dispose d’un certain libre arbitre. C’est ainsi que l’on dit : « Moi, je pense que »
Du cogito au moi éclaté
René Descartes (1596-1650) donne une définition philosophique à cette expérience ordinaire avec son « Cogito ergo sum » (« Je pense donc je suis »). Le moi est identifié à la pensée, et la pensée à la conscience réflexive (celle d’être un sujet qui pense à soi). Et cette dernière est vécue comme le pilote de notre existence. Elle est marquée par l’unité, l’autonomie, la cohérence (capacité de raisonner) et le libre arbitre.
La psychologie contemporaine va mettre fin à cette image unifiée du moi. Au début du xxe siècle, plusieurs auteurs vont s’atteler à faire exploser l’apparente unité du moi.
William James, s’attaquant au problème de la définition du « soi », propose de distinguer trois facettes de l’identité personnelle : le « soi matériel » (le corps) ; « le soi social » (qui correspond aux rôles sociaux) ; et le « soi connaissant » (qui renvoie au fait que chacun d’entre nous, lorsqu’il agit ou pense, a le sentiment d’être un sujet autonome, doué de volonté).
Dans le même mouvement d’idée, George H. Mead s’attaque à une vision de l’individu comme un être isolé et autonome, qu’il considère comme une fiction. Pour lui, c’est dans le cadre de l’interaction sociale que l’individu émerge et prend conscience de soi ( »self consciousness »). L’identité personnelle, le moi ou le « soi », correspond à l’ensemble des images que les autres nous renvoient de nous-mêmes et que l’on intériorise. Cette théorie du moi social sera amplement développée par la psychologie sociale.
Le Moi dans la théorie psychanalytique freudienne
Sigmund Freud va aborder la question du moi à plusieurs reprises dans sa théorie de la personnalité. Celle-ci se compose de plusieurs instances : le « ça » (qui représente les pulsions libidinales ou agressives souvent inconscientes), le « surmoi » (qui représente les interdits parentaux intériorisés). Quant au moi, il est cette partie de nous qui tente de réaliser la synthèse et l’équilibre entre les forces du ça (les pulsions) et celles du surmoi (les interdits et les idéaux à atteindre). Le moi veille à la protection des intérêts du sujet, et pour ce faire met en place des mécanismes de défense pour diminuer l’angoisse créée par la lutte entre le ça et le surmoi.
Le Moi se constitue au cours du développement par une série d’ identifications à l’objet: la mère, l’image du corps, son sexe, divers traits empruntés aux êtres et objets de l’entourage, et ceci va contribuer à la formation de la personnalité.
Le Moi peut être pris comme objet d’amour et donner lieu au narcissisme ou, au contraire, être rejeté, menant à une défaillance de l’ estime de soi.
La psychologie du moi a connu un développement important aux Etats-Unis à travers la self-psychologie et l’ ego-psychologie.
Le retour du moi
La psychanalyse comme la psychologie naissante ont donc mis fin à la vision cartésienne d’un moi unifié (le cogito), pour laisser place à une personnalité éclatée en plusieurs instances. Paul Ricœur parle de « cogito brisé » pour évoquer cette nouvelle représentation du psychisme où l’identité a perdu son unité.
Le moi a retrouvé une certaine unité avec les recherches menées en neurosciences. Pour des auteurs comme Antonio Damasio ou Joseph LeDoux, le moi, en tant que conscience qui éprouve des sensations subjectives et ressent des émotions, mais aussi se perçoit comme un centre de décision autonome, possède une fonction cognitive précise. La diversité des sensations et des informations qui parviennent au cerveau doit être unifiée par une sorte de superviseur central qui préside à la cohérence de nos actions et de nos décisions. Sans ce superviseur, le monde extérieur et nous-mêmes nous apparaîtraient comme pulvérisés en une infinité de pièces éparses. Selon J. LeDoux, les zones cérébrales de l’hippocampe et le cortex frontal jouent un rôle central dans le sentiment d’unité du moi.
Bibliographie
* D. Anzieu, Le Moi-peau, Dunod, 2000* G. Chapelle (coord.), Le Moi : du normal au pathologique, Sciences Humaines Editions, 2004 * A. Damasio, Le Sentiment même de soi. Corps, émotions, conscience, Odile Jacob, 2002 1999 * A. Freud, Le Moi et les Mécanismes de défense, Puf, 2001 1933* C. G. Jung, Dialectique du moi et de l’inconscient, Gallimard, coll. « Folio essais », 1986 1933: lire le compte-rendu ( lien )* S. Laurens, Les conversions du moi (Essai de psychologie sociale), Desclée de Brouwer, 2002: lire le compte-rendu ( lien )* J. LeDoux, Neurobiologie de la personnalité, Odile Jacob, 2003 2002: lire le compte-rendu ( lien )