Une loi contre la burqa stigmatiserait l’islam, par Dounia Bouzar
LE MONDE | 08.12.09 | 13h23
e débat sur la burqa est en train de donner du pouvoir principalement à deux groupes : ceux qui
la prônent et ceux qui veulent éradiquer l’islam. Ceux qui la prônent jubilent puisque le débat
public est en train de valider leur justification en tant que musulmans… Au lieu de désamorcer leur
autorité en les traitant comme de simples groupuscules sectaires qui instrumentalisent la religion
auprès de jeunes qui ne la connaissent pas, les voilà promus comme « musulmans », et même plus,
comme « musulmans fondamentalistes », comme si les fondements de l’islam consistaient à enfermer
les femmes dans un drap noir ! Ceux qui veulent éradiquer l’islam jubilent puisque la preuve est ainsi
faite : cette religion est définitivement archaïque.
Il existe bien un monde bipolaire avec d’un côté l’Occident, qui a inventé la modernité, et de l’autre
côté le monde arabo-musulman, qui serait par essence incapable de produire la moindre lumière…
De manière générale, la burqa vient renforcer toutes les représentations négatives sur l’islam… Et les
musulmans dans leur entité sont pris la main dans le sac : on savait bien que votre Coran fourmillait
de trucs ignobles sur les femmes ! Cela permet de glisser de la peur de l’islamisme à la peur de l’islam
assumée.
Tous les démocrates se retrouvent coincés entre deux terreurs intellectuelles : celle des intégristes et
celle de ceux qui invoquent le danger des intégristes, en évitant tout sens critique. Plus précisément,
les démocrates de référence musulmane, pratiquants ou non, croyants ou non, ne savent plus
comment se positionner. Face aux amalgames entre le port du foulard et celui d’une burqa, face à
l’interdiction des minarets en Suisse, face aux multiples manifestations de rejets inimaginables, il y a
encore quelques mois, comment faire pour prendre place dans ce débat sans tomber dans la
diabolisation ou l’apologie de l’islam ?
La culture est contagieuse
Continuer ainsi à accuser les musulmans de France de ne pas faire partie de l’identité nationale, c’est
avant tout ne pas faire confiance au système français ! Comment peut-on penser qu’un jeune qui a
grandi depuis l’école maternelle avec Elisabeth qui ne croit pas en Dieu, avec David qui est juif et
avec Marie qui est catholique, garde la même vision du monde que son cousin qui ne fréquente que
des personnes qui lui ressemblent ? Ou pire, se sente proche d’Al-Qaida ? L’intégrisme n’est pas
héréditaire. Et la culture est contagieuse. On regarde tous les mêmes films, on écoute tous la même
musique.

Les musulmans n’aiment pas la France par hasard. Ils l’aiment parce que des hommes se sont battus
pour la liberté, parce que certains sont morts pour la démocratie, parce des femmes ont lutté pour
leurs droits… Et aussi pour la laïcité, qui permet à chacun de croire, de croire en ce qu’il veut, ou de
ne pas croire. Et qui a décidé, un beau jour de 1905, que plus jamais personne ne pourrait décider
qu’une vision du monde est supérieure à une autre…
Les Français de référence musulmane aiment la France parce que des hommes se sont réunis ce
fameux jour de 1905 pour demander à l’Etat de devenir neutre afin de résister aux pressions et aux
tentatives d’instrumentalisation de tel ou tel groupe, de veiller au respect de tous les citoyens, de
garantir à la société qu’elle pouvait enfin être plurielle et unie, de promettre que plus jamais, on
retournerait à la pensée unique qui a abouti aux croisades et aux inquisitions.
Cette pensée unique qui existe encore dans bien des pays qui ne sont ni démocratiques ni laïques.
C’est par fidélité à l’histoire française que les musulmans aiment la France. Et ils seraient très déçus
si d’autres Français trahissaient cette histoire pour revenir au temps du roi, où il fallait être de sa
religion pour être son sujet…
Dounia Bouzar est anthropologue, chercheuse associée au cabinet d’études Cultes & Cultures
Consulting, ancien membre du Conseil français du culte musulman (CFCM).
Article paru dans l’édition du 09.12.09