L’Erreur de Descartes. Antonio Damasio, 1994.

Psychologie

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L’Erreur de Descartes. Antonio Damasio, 1994

L’Erreur de Descartes. La raison des émotions. 1994, 2e éd., Odile Jacob, 2006.
Jean-François Marmion

Pas de raison sans émotions ! Celles-ci nous guident vers les meilleurs choix. Cette thèse surprenante impose les émotions comme un thème central des neurosciences.

L’Erreur de Descartes… A première vue, un tel ouvrage, traitant des émotions, de la conscience et du rapport au monde, fleure bon son philosophe. Pourtant l’auteur, Antonio Damasio, enseigne à l’Institut d’études biologiques de La Jolla, en Californie, et dirige le département de neurologie de l’université de l’Iowa. Mais son propos fait précisément voler en éclats la dichotomie sciences humaines/sciences dures. Le livre s’ouvre sur la longue description de deux patients séparés par plus d’un siècle : d’abord Phineas Gage, qui a survécu alors qu’une barre à mine lui a transpercé le crâne lors d’une explosion ; ensuite Elliot, opéré d’une tumeur cérébrale. Tous deux, souffrant d’une lésion dans une zone précise de l’avant du cerveau, le cortex préfrontal ventromédian, ont conservé une intelligence normale tout en perdant la capacité d’éprouver des émotions. Or, en se basant sur leurs seuls raisonnements, ils sont devenus incapables de décisions judicieuses et de tirer des leçons de leurs erreurs. Au fil des années, A. Damasio déniche une douzaine d’autres cas cliniques présentant la même lésion, qui réfléchissent sans ressentir et sont handicapés au quotidien, tel cet homme ne pouvant décider seul du prochain rendez-vous avec son médecin tant il n’en finit pas de peser rationnellement et sèchement le pour et le contre.

A partir de ces exemples concrets, A. Damasio formule son hypothèse des aides à la décision qu’il appelle les « marqueurs somatiques » : notre corps conserve des traces permanentes de ce que nous vivons et les réactive suivant le contexte pour aider à éliminer les choix qui pourraient, sur la foi de l’expérience, s’avérer préjudiciables. Ce processus, automatique, peut se réaliser à notre insu (lorsque nous décidons sans trop savoir pourquoi, sur la base de l’intuition), ou engendrer des sensations qui attireront notre attention (ce qui constitue l’émotion proprement dite). Les états du corps engendrent donc l’émotion, qui participe à la rapidité et à la pertinence du raisonnement. Des observations par imagerie cérébrale, de même que les résultats de tests de neuropsychologie proposés aux patients « frontaux », vont dans le sens de cette hypothèse. Tout semble donc confirmer que René Descartes s’est trompé non seulement en distinguant strictement corps et pensée, mais en prônant une réflexion préservée de toute référence aux émotions : les rouages les plus primaires de l’organisme paraissent bel et bien liés à nos plus hautes facultés intellectuelles. « L’édifice de l’éthique ne s’écroule pas, la morale n’est pas menacée et, chez l’individu normal, la volonté reste la volonté », rassure A. Damasio.

Le livre renoue à sa manière avec des idées défendues un siècle plus tôt par William James (l’émotion résulte d’une réaction corporelle, et non l’inverse), avant que le thème soit frappé d’interdit par le behaviorisme et l’ensemble de la psychologie scientifique, qui considéraient que l’émotion ne pouvait constituer un objet d’observation et d’expérimentation. Certes, A. Damasio n’est pas le premier de nos contemporains à braver l’interdit pour s’intéresser aux rapports de la conscience et des émotions avec le cerveau. Le neurobiologiste Jean-Didier Vincent avec sa Biologie des passions (1986) et le philosophe Daniel Dennett dans La Conscience expliquée (1991), pour ne citer qu’eux, avaient récemment risqué le grand écart. Mais en articulant vignettes cliniques, mise à l’épreuve d’une hypothèse inédite et vulgarisation, L’Erreur de Descartes connaît un retentissement tel qu’il se voit toujours cité comme ouvrage de référence en neuropsychologie, la discipline qui met en relation fonctionnement cérébral et comportements humains. A défaut de la déclencher, l’ouvrage d’A. Damasio symbolise et accélère cette réhabilitation de l’émotion, dorénavant étudiée sous toutes les coutures : comment elle influe sur la création et le rappel des souvenirs, comment elle constitue peut-être une forme d’intelligence à part entière (Daniel Goleman risque l’oxymore d’« intelligence émotionnelle » en 1996), à quelles aires cérébrales elle se voit corrélée… Certains, comme Klaus Scherer, la considèrent comme un phénomène complexe impliquant des dimensions physiologiques, cognitives, motrices, etc., et intéressant plusieurs disciplines, les « sciences affectives » : l’émotion est alors envisagée non comme un simple état du corps, mais comme un processus menant de l’évaluation (appraisal) d’une situation à la sélection et à l’émission d’une réponse.

Les recherches ne restent pas cantonnées à la psychologie mais se disséminent même dans d’autres sciences humaines, aussi bien chez les historiens (Marc Ferro, Le Ressentiment dans l’histoire, 2007, ou Christophe Prochasson, L’Empire des émotions, 2008) que chez les économistes : à l’époque de L’Erreur de Descartes, Daniel Kahneman et Amos Tversky, dans des recherches qui vaudront au premier le prix Nobel d’économie en 2002, démolissent eux aussi le mythe de l’homo oeconomicus capable de raisonnements épurés, conduisant à la décision infailliblement logique et judicieuse. Ce qui confirme l’assertion d’A. Damasio selon laquelle « les instruments fragiles de la rationalité ont besoin d’une aide spéciale »L’Erreur de Descartes a ouvert de multiples voies, et reflète encore aujourd’hui l’enthousiasme, mais aussi l’aspiration à l’humilité, de la majorité des neuropsychologues et neuroscientifiques : « Le moral des troupes est au beau fixe (…). Les raisons de se faire du souci ne viennent pas de l’insuffisance des progrès, mais plutôt du torrent de faits nouveaux que les neurosciences sont en train de déverser, menaçant peut-être toute possibilité de penser clairement (…). Il n’y a pas de réponse unique à l’énigme du cerveau et de l’esprit, mais bien plutôt de nombreuses réponses, liées aux innombrables composantes du système nerveux qui existent à ses nombreux niveaux d’organisation anatomique. » Ce mélange d’audace et de lucidité a intronisé A. Damasio parmi les auteurs incontournables de la psychologie du dernier quart de siècle.

Antonio Damasio


Professeur de neurologie, de neurosciences et de psychologie, Antonio Damasio dirige l’Institut pour l’étude neurologique de l’émotion et de la créativité (University of Southern California).

Erreur chez Descartes, mais vérité chez Spinoza


Dans Le Sentiment même de soi (1999) et Spinoza avait raison (2003), Antonio Damasio prolonge la démonstration entamée en 1994 avec L’Erreur de Descartes, en distinguant émotion (réaction observable du corps à une situation) et sentiment (interprétation subjective de l’émotion et de sa cause). Tous les animaux peuvent éprouver une émotion (peur, agressivité, appétence), même de façon embryonnaire, mais seul l’être humain, et dans une moindre mesure les autres mammifères et les oiseaux, connaissent les sentiments, car eux seuls sont dotés des structures cérébrales permettant de localiser précisément les changements ressentis dans leur corps. Emotions et sentiments sont des produits de l’évolution contribuant à assurer notre survie : non contents de nous aider à sélectionner les comportements les plus appropriés, ils permettent d’établir des relations durables de cause à effet, d’apprendre, d’anticiper une situation sur la base de l’expérience, donc de construire une temporalité, et de concevoir une représentation cohérente de notre environnement et de notre individualité…

En d’autres termes, ils servent à poser les rudiments de la conscience. Tout cela se trouvant facilité dans notre espèce par le développement du langage. Et c’est dans la philosophie de Spinoza que A. Damasio distingue la préfiguration des découvertes neuroscientifiques suggérant cette indissociabilité du corps et de la pensée.

Jean-François Marmion