Trouble dans le genre. Judith Butler, 1990.
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Trouble dans le genre. Judith Butler, 1990
Dans ce classique des gender studies, la philosophe américaine Judith Butler appelle à la subversion des identités sexuelles. Elle soulève l’ire de la critique…
Assurément, Judith Butler a su jeter le trouble. Paru en 1990 aux Etats-Unis, son livre entend subvertir les identités de genre qui constituent les individus et assoient les discriminations sexuelles. Au détriment des femmes mais aussi des transsexuels ou des personnes intersexuées (dont l’ambiguïté anatomique à la naissance rend difficile leur caractérisation) et de ceux qui enfreignent l’ordre hétérosexuel dominant : les gays et les lesbiennes. J. Butler interroge le genre depuis ses marges, pointant les souffrances psychiques et sociales de ceux qui n’entrent pas dans les « cases ». De fait, leur visibilité est plus grande dans l’espace public : introduction du pacs, débats sur l’homoparentalité et la transsexualité en France en témoignent. Arrivé dans les bagages des gender studies américaines, le mouvement queer, dont J. Butler est l’une des principales théoriciennes, fait souffler un vent de subversion sur les identités et les normes sexuelles et entend remettre en cause les « étiquettes » assignées.
L’audience de Trouble dans le genre, pourtant hermétique et très théorique, a trouvé un grand écho dans les milieux militants qui en ont fait leur livre de chevet. S’il faudra attendre quinze ans pour voir l’ouvrage traduit en français, l’engouement suscité en France par l’œuvre de J. Butler a rattrapé ce retard. Conférences et entretiens se sont multipliés, les traductions de son œuvre se succèdent à un rythme effréné. Tant et si bien que Trouble dans le genre, aussi radical soit-il, est devenu un classique, même dans l’Hexagone où les préventions à l’égard des gender studies américaines étaient grandes.
Mais l’ouvrage a rencontré, dès sa parution aux Etats-Unis, de violentes critiques. Notamment à propos de son constructivisme radical. J. Butler ne se contente pas de dire, comme tant d’autres, que le genre est une construction sociale. Elle franchit un pas de plus en émettant l’idée que c’est aussi le cas du sexe. Cette thèse audacieuse a provoqué une levée de boucliers. Le corps, certes, est façonné par les identités de genre, comme l’attestent par exemple les postures. Mais peut-on pour autant dire que la division binaire entre sexe masculin et féminin ne s’enracine pas dans l’anatomie ? Certes, l’hermaphrodisme interroge la classification des corps qui répond aussi à des classifications sociales. Mais la généralisation n’est-elle pas abusive ?
Dans le collimateur également, le concept de performativité que J. Butler emprunte avec beaucoup de liberté au philosophe pragmatique John L. Austin. Ce dernier s’intéressait à certains actes de langage qui font, dans un contexte et des conditions déterminés, ce qu’ils énoncent (promesse est faite quand je dis « je promets que… »). La performativité chez J. Butler désigne une idée assez différente : l’identité de genre n’a rien d’une essence naturelle mais se construit par la répétition d’actes, de gestes qui tendent vers un idéal auquel il est impossible de se conformer tout à fait. Le travesti, le drag, par une imitation stylisée voire outrée, suscite le trouble et met au jour que l’identité de genre est contingente et non pas naturelle. A l’instar de la performativité, l’ouvrage ardu regorge de concepts abstraits (certains diront abscons) et de références savantes et parfois allusives à Jacques Lacan, Michel Foucault, Monique Wittig ou Julia Kristeva. A ceux qui critiquent son style obscur, J. Butler répond que c’est le prix à payer pour la subversion car, selon elle, les règles d’intelligibilité nous feraient « entrer dans un langage normalisé » qui formaterait la pensée. Acte de résistance ou poudre aux yeux ? A chacun d’en juger.
Judith Butler
Judith Butler est professeure de rhétorique et de littérature comparée à l’université de Berkeley (Californie).