L’enracinement et l’accès au surnaturel [modifier]
« Une doctrine ne suffit à rien, explique Simone Weil, mais il est indispensable d’en avoir une, ne serait-ce que pour éviter d’être trompé par les doctrines fausses. » [10] L’une de ces doctrines fausses sur laquelle Simone Weil a beaucoup écrit et avec laquelle elle prendra ses distances, c’est le marxisme ; l’œuvre de Marx est pleine de confusions, malgré des vues géniales, et plus encore celle de Lénine.
Sa doctrine philosophique – qui n’est pas un système clos sur lui-même – Simone Weil l’expose dans L’Enracinement et dans les autres Écrits de Londres. L’abondance des textes écrits entre son arrivée à Londres, à la mi-décembre 1942 et son hospitalisation, le 15 avril 1943, est considérable. Simone Weil écrit jour et nuit. Certains de ces textes sont encore inédits. D’octobre 1941 jusqu’au mois d’avril 1943, c’est la « grande année » de Simone Weil. En effet, au cours de cette année et demi, elle livre l’essentiel de ce qu’elle a à dire, ce « dépôt d’or pur » qu’elle doit transmettre [11].
Dans un projet de préface pour l’Enracinement, son éditeur, Albert Camus, écrit : « Il me paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies dans l’Enracinement. C’est dire l’importance de ce livre. Et en vérité cette œuvre tout entière consacrée à la justice, une justice la portera peu à peu à ce premier rang que son auteur refusa obstinément durant sa vie. » Car la vie spirituelle intense de Simone Weil ne la détourne pas de l’action et de la réflexion politique et, en effet, l’Enracinement est dans la ligne de la République de Platon, intégrant et pensant au-delà des acquis de la philosophie de Kant, un grand livre de philosophie politique.
Écrit d’un seul mouvement, presque sans ratures, laissé inachevé, L’Enracinement, destiné au premier chef à la Direction de l’Intérieur de la France libre et au général de Gaulle, veut donner une orientation et des principes d’action au « mouvement français de Londres ». C’est un état des lieux de la France après la défaite de 1940 et un bilan de toute la civilisation occidentale. Plus que cela, il s’agit d’une réflexion sur la condition humaine, qui déploie une anthropologie philosophique, une philosophie de l’histoire, une philosophie politique et sociale.
Ce qui est faussé, tordu, dans notre lecture des événements, c’est notre conception de la force et de la grandeur, notre conception de l’histoire. Nous éprouvons naturellement de l’admiration pour les forts et du mépris pour les faibles. Dans une classe de collège, dans un groupe quel qu’il soit, dans une société, ce sont les forts, ceux qui dominent qui suscitent notre admiration. C’est ce que Simone Weil nomme le social, la fausse grandeur, celle du prestige social. Nous nous inclinons devant la force, pour en faire une idole, au mépris du bien. Nous ne pouvons nous défendre d’admirer l’empire Romain, plutôt que les Carthaginois vaincus, celui qui obtient et exerce le pouvoir, plutôt que celui qui est écrasé par la force. Et c’est de Rome que nous vient cette idolâtrie de la force. Hitler ne fait rien d’autre que mettre cela en œuvre, exercer la force. C’est donc notre sentiment même du sens de la grandeur qu’il faut transformer.
La maladie dont souffre notre civilisation, Simone Weil la nomme déracinement. Le déracinement, c’est la perte de contact avec l’univers et avec le passé, c’est n’être chez soi nulle part, c’est la condition des ouvriers qui sont soumis à chaque instant aux ordres, aux cadences, à la peur du chômage, des paysans qui ne sont pas propriétaires de leur terre mais doivent travailler pour le profit de « sociétés anonymes », des peuples colonisés auxquels on enseigne « nos ancêtres les gaulois », c’est la domination économique, le règne de l’argent et la recherche exclusive du profit, c’est le malheur, autre concept cardinal, nous l’avons vu.
Si le corps a des besoins qu’il doit satisfaire pour vivre (nourriture, hygiène, logement, etc.), il existe aussi des « besoins de l’âme ». Et parmi ces besoins, le tout premier est le besoin d’enracinement dans des collectivités. Qu’est-ce qu’une collectivité ? Un lien entre le passé et l’avenir. Une collectivité – famille, patrie, région, syndicat, ordre religieux, paroisse, ou toute autre institution qui possède une histoire – « conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir » [12] . De ce passé conservé, nous avons besoin pour vivre ; en étant partie prenante d’une collectivité, nous entrons dans une histoire qui devient notre histoire. Le passé nous inspire, nous constitue et nous fait vivre.
Chaque être humain a besoin d’avoir plusieurs racines, autrement dit d’être inséré dans plusieurs milieux humains desquels il recevra l’essentiel de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle. Ces milieux vitaux, nous en faisons naturellement partie en fonction de notre origine, de notre profession, du lieu où nous habitons. Nous pouvons être, par exemple, breton ou parisien, membre de la famille franciscaine ou de la Jeunesse ouvrière chrétienne, membre d’un syndicat ou agriculteur, appartenant à telle famille qui a son histoire unique, tout en étant français et européen.
De ces milieux vitaux, notre âme reçoit la nourriture indispensable à son développement. Mais ces collectivités ne sont pas des fins et il ne faudrait pas en faire des absolus, des idoles. Ce sont des moyens – plus précisément des médiations, ce que Simone Weil appelle des metaxu – au service de la destinée des êtres humains et de leur salut, qui transcende toute collectivité et toute réalité d’ici-bas.
Rien de ce monde ne vient combler le cœur de l’homme. Notre vrai trésor n’est pas ici-bas et ce n’est pas ici-bas que doit être notre cœur. Tous les mouvements de notre corps et de notre pensée sont gouvernés par les lois de ce monde, par la force souveraine, excepté l’action du surnaturel dans l’âme, autrement dit du Bien transcendant présent de manière infinitésimale ici-bas, en secret. Le surnaturel est un concept capital de la philosophie de Simone Weil. Le surnaturel n’est pas l’arbitraire. Il y a une logique de la raison surnaturelle et, corrélativement, une connaissance surnaturelle : « L’œuvre entière de saint Jean de la Croix n’est qu’une étude rigoureusement scientifique des mécanismes surnaturels. La philosophie de Platon aussi n’est pas autre chose. » [13] Le surnaturel n’est pas réservé à quelques-uns ; c’est un concept indispensable pour penser la condition humaine. Le surnaturel est actif dans l’âme dans laquelle il est semé, il est source d’inspiration. Simone Weil, pour peu qu’on la lise, permet de penser à nouveaux frais les questions de la légitimité du politique, de la démocratie et de l’Europe, de l’inscription de la religion dans l’espace public.
Dans le domaine du surnaturel, du bien spirituel, mais dans ce domaine seulement, le désir opère. Le désir est efficace par lui-même. Ou, pour le dire autrement, en ce qui concerne la rencontre avec Dieu, quand on désire du pain, on ne reçoit pas des pierres: « Le désir, orienté vers Dieu, est la seule force capable de faire monter l’âme. Ou plutôt c’est Dieu seul qui vient saisir l’âme et la lève, mais le désir seul oblige Dieu à descendre. Il ne vient qu’à ceux qui lui demandent de venir ; et ceux qui demandent souvent, longtemps, ardemment, Il ne peut pas s’empêcher de descendre vers eux. (…) L’effort par lequel l’âme se sauve ressemble à celui par lequel on regarde, par lequel on écoute, par lequel une fiancée dit oui. C’est un acte d’attention et de consentement. »[14]