– Vaincre le stress – Eléna Sender – Dossier – nouvelobs.com.

Vaincre le stress


Troubles musculo-squelettiques, insomnies… autant de symptômes d’une anxiété chronique qui peuvent durablement affecter l’organisme. Mais des solutions existent pour rétablir l’équilibre.

Du sursaut d’énergie à l’épuisement total

Le stress est un phénomène bénéfique jusqu’à ce qu’il se transforme en pathologie, altère notre immunité et modifie neurones et connexions.

Ce matin , Thomas doit prendre la parole en réunion devant sa hiérarchie pour présenter son bilan annuel. Son rythme cardiaque s’accélère, sa pression artérielle augmente. Coeur, cerveau et muscles sont irrigués en priorité au détriment des viscères et de la peau. Il a les mains moites. Ses bronches se dilatent, l’oxygène sanguin s’élève, du glucose est libéré par le foie dans la circulation. Tout son organisme se mobilise en vue de l’épreuve : concentration maximale, vigilance accrue, muscles tendus. Thomas « stresse », et c’est normal. Ce phénomène physiologique, appelé « syndrome général d’adaptation » en termes scientifiques, est essentiel pour affronter l’adversité. « C’est la réponse de l’organisme à une situation nouvelle, résume Jean-Michel Thurin, psychiatre, psychanalyste et responsable du diplôme universitaire « stress, traumatisme et pathologies » de l’université Paris-VICHU la Pitié-Salpêtrière. Il est au service de l’action voire de la survie de l’individu. » Dans le cas d’un événement bref et ponctuel, tel que la prise de parole en public, cette mise en condition immédiate est une phase dite d’alarme, mise en oeuvre grâce à la sécrétion, par les glandes surrénales, d’hormones appelées catécholamines (adrénaline et noradrénaline) qui mettent le corps en alerte (voir le schéma p. 52). Une fois l’épreuve passée, un système de frein calme toute la machinerie qui revient à son état de repos. Thomas peut souffler.
Dans d’autres circonstances, ce stress initial peut s’amplifier et durer. Sarah prépare un examen. Pour s’adapter à cet effort, son organisme exige un surcroît d’énergie sur une longue période. La libération de glucose dans le sang est donc prolongée, son absorption par les muscles facilitée. L’organisme entre en phase de « résistance ». A l’origine de cette adaptation, il y a non plus les catécholamines mais un ensemble d’autres facteurs dont une autre hormone clé, de la famille des corticostéroïdes : le cortisol. Ce « booster » métabolique, présent dans le sang en quantité importante dans la journée, augmente encore plus pour assurer l’adaptation physique, psychologique, émotionnelle de l’individu (lire l’encadré ci-dessous). Dès que la cause disparaît, un système de rétrocontrôle cérébral ramène l’hormone à son niveau initial. L’examen réussi, Sarah peut, elle aussi, souffler. Mais voilà, parfois, la cause perdure. Une maladie grave, des problèmes familiaux, professionnels… ou encore un événement traumatisant soudain (deuil, accident, agression… ) et la machine risque de s’emballer. Le cortisol reste élevé durablement et le corps réagit intensément. Tachycardie, insomnies, sueurs, angoisses, troubles de l’appétit, de la mémoire, de la concentration, du comportement… envahissent le quotidien. Les réserves d’énergie s’épuisent, l’organisme en surrégime se fatigue. Plus cela dure, moins le rétrocontrôle naturel fonctionne.
« On entre dans un état d’anxiété chronique qui entraîne une hypervigilance qui elle-même produit une hyper-réponse », décrit Jean-Michel Thurin. L’individu entre dans une phase « d’épuisement ».
« On peut considérer ce surdosage du cortisol comme un événement somatique majeur, poursuit le psychiatre, car il va entraîner une série de troubles potentiellement graves. » Le stress augmente tout d’abord le risque de dépression en fragilisant l’équilibre psychique de l’individu. Mais ce n’est pas tout. Les corticostéroïdes, en générant de l’hypertension, favorisent les maladies cardio-vasculaires et les troubles musculo-squelettiques en accroissant la tension musculaire. De plus, « l’exposition aiguë à une situation difficile a des conséquences sur l’immunité, poursuit Jean-Michel Thurin. Dans un premier temps, le cortisol, en association avec les catécholamines, a un effet positif en déplaçant des cellules immunitaires vers les organes où elles sont particulièrement nécessaires et en assurant une fonction anti-inflammatoire bien connue [c’est pour cela que l’on prescrit des corticoïdes de synthèse pour lutter contre les inflammations]. Mais cela ne dure pas. Lorsque la cause se prolonge, l’action du cortisol ne parvient plus à moduler certaines réactions immunitaires qui s’emballent alors que dans le même temps l’immunité innée – et en particulier la fonctionnalité des cellules tueuses naturelles – se réduit. »
« Le stress psychologique augmente-t-il la sensibilité à l’infection ? », c’est la question que se pose Sheldon Cohen, psychologue de l’université Carnegie Mellon (EtatsUnis). Depuis le milieu des années 1980, ce chercheur travaille sur son influence sur l’infection par les virus. Il mène tour à tour de multiples expériences étonnantes comme celle-ci, en 2003. Après avoir rempli des questionnaires psychologiques cernant leur état, 334 volontaires âgés de 18 à 54 ans inhalent des gouttelettes comportant un rhinovirus – le virus du rhume puis sont placés en quarantaine, le temps de l’incubation. Jour après jour, leurs sécrétions nasales sont analysées. Résultat, « la tendance à vivre des émotions négatives, des conflits, augmente significativement le risque de s’enrhumer », expose le chercheur. Pas n’importe quel conflit cependant : « Sont concernés les conflits personnels ou professionnels durant depuis plus d’un mois. » Une simple dispute conjugale ne fera donc éternuer personne. De même, « après une évaluation complète du niveau de stress, nous avons infecté 55 volontaires avec le virus de la grippe A saisonnière (contaminante à 98 %), isolés ensuite pendant huit jours ». Verdict : les sujets ayant les niveaux les plus élevés sont ceux qui présentent le plus de symptômes grippaux…
Le cortisol à haute concentration réduirait donc les défenses immunitaires jusqu’à ce qu’une nouvelle étape soit franchie au-delà d’un certain seuil : les glandes surrénales épuisées, le cortisol, ne pouvant plus se réguler, s’effondre, entraînant avec lui le système immunitaire. « Un de mes patients était stressé à l’extrême par des problèmes judiciaires, raconte Jean-Michel Thurin. Eh bien, une simple grippe l ‘a plongé dans le coma. Les analyses ont montré qu’il n’avait quasi plus de cortisol, ni de défenses immunitaires… » Ce décrochage peut entraîner ce qu’on appelle le burn out (syndrome d’épuisement) où toute la physiologie se dérègle. « Une fois cet état atteint, il est dur de revenir à la normale. » On l’aura compris, lorsque l’on est stressé, tous les organes en pâtissent, y compris le cerveau. Grâce à de nouvelles techniques d’exploration, on sait désormais que le stress altère les neurones jusque dans l’intimité de leurs connexions. Francis Chaouloff, directeur de recherche Inserm, et Laurent Groc, chargé de recherche CNRS, – tous deux appartenant à l’Institut François-Magendie de Bordeaux ont publié une étude révélatrice dans Nature Neuroscience en 2008. Grâce à un marquage par des nanoparticules, les chercheurs ont mis en évidence la façon dont la corticostérone (équivalent du cortisol chez la souris) modifie la communication neuronale. Si elle l’améliore dans un premier temps, elle la freine ensuite. « Nous avons imprégné des neurones avec des corticostéroïdes puis observé les réactions à différentes durées, raconte Francis Chaouloff Nous avons alors découvert que la corticostérone modifiait l’intensité de transmission des synapses. » Dans un premier temps – de l’ordre de la minute -, le corticostérone se fixe à un premier type de récepteur (MR) au niveau de la synapse excitatrice, ce qui entraîne une augmentation de la mobilité de certains récepteurs sur la membrane des terminaisons neuronales. « D’un coup, la connexion devient plus efficace, la transmission de l’influx nerveux se fait mieux. On peut dire alors que la corticostérone facilite la plasticité synaptique, résume Francis Chaouloff. Le neurone cible s’adapte en modifiant ses connexions pour répondre à la demande de l’activité cérébrale. » Du moins au début. Quelques heures plus tard, en effet, le phénomène s’inverse. En se fixant sur un autre récepteur (GR), la corticostérone agit sur l’ADN du neurone, entraînant cette fois un blocage de la plasticité. Et les neurones ne répondent plus aussi bien aux sollicitations. « La synapse se désensibilise en quelque sorte, rapporte Francis Chaouloff. C’est un phénomène de protection, sans doute pour essayer de réguler le phénomène d’emballement dû à l’excès de corticostéroïdes. »
Une multitude d’études ont montré un autre phénomène du même ordre. «Quand on stresse un animal une heure par jour pendant trois semaines, et qu’on observe son hippocampe, zone cérébrale liée aux processus de mémoire, on voit que des épines dendritiques commencent à disparaître », expose Francis Chaouloff. Les épines dendritiques sont les petits picots le long des dendrites (fibres réceptrices du neurone) qui forment la synapse avec la terminaison de l’axone d’un autre neurone. « Encore une fois c’est comme si le système réduisait le nombre de ses connexions pour être moins excitable et revenir à la normale. » Cet effet a été montré dans différentes régions cérébrales. Une équipe allemande, de l’université de biologie de Magdebourg, a même révélé, en 2006, qu’on retrouvait cette réduction de l’arbre dendritique dans le cortex préfrontal de souriceaux nés d’une mère exposée au stress pendant la gestation… Pour aller plus loin, si le taux de corticostérone ne baisse toujours pas – comme dans le cas d’une atteinte chronique -, il peut provoquer la mort neuronale. Une équipe de l’université Rosalind Franklin de Chicago (Etats-Unis) a révélé en 2007 que l’exposition à un facteur stressant faisait baisser le taux de survie des nouveaux neurones que le cerveau produit à l’âge adulte, dans l’hippocampe de la souris.
Ces phénomènes sont-ils réversibles ? « Si on laisse l’animal au repos, après quelques mois, la plasticité des synapses et la topologie des épines dendritiques reviennent à la normale », énonce Francis Chaouloff. Pour étudier les moyens d’inverser les effets, le laboratoire de Bordeaux utilise chez la souris un modèle social appelé « subordination par défaites répétées ». Comment ? Placez pendant dix minutes un rongeur en présence d’un autre, très agressif, sans qu’il ait le moyen de s’échapper. Le lendemain, recommencez l’opération mais en prenant soin de changer la souris dominante, de sorte que la dominée n’ait pas la possibilité de s’adapter. Réitérez les rencontres pendant une semaine. Observez. « Votre souris «victime» est dans un état d’extrême anxiété, avec perte de poids, anhédonie (perte de plaisir) mais aussi augmentation de la réactivité et du poids des surrénales qui larguent de la corticostérone sans relâche… un modèle parfait pour mimer une anxiété bien actuelle, liée aux tensions sociales », rapporte Francis Chaouloff.
Grâce à ce modèle hors pair, les chercheurs étudient à présent l’importance d’un système physiologique protecteur dont on parle peu mais qui pourrait bien ouvrir la voie à de nouveaux traitements : le système endocannabinoïde (SEC). Présent dans le corps humain, celui-ci assure de multiples fonctions dans l’organisme. Il se met en route quand des molécules lipidiques, appelées endocannabinoïdes, que nous produisons à la demande, se fixent sur des récepteurs présents sur la majorité des cellules de l’organisme.
Le composé actif de la marijuana, le tétrahydrocannabinol (THC), se fixe également sur ces récepteurs. « Une des fonctions du SEC est de minimiser les conséquences négatives de l’anxiété », explique Francis Chaouloff. Est-ce à dire que la consommation de marijuana serait une méthode durable de gestion du stress ? « Non ! car le THC végétal présente des effets secondaires négatifs parmi lesquels sa propension à favoriser la dépendance, non seulement au THC lui-même mais aussi aux autres drogues. Il faudrait trouver une molécule type THC qui aurait des propriétés bénéfiques, sans les effets pervers. » L’idée serait aussi de privilégier des méthodes qui stimulent la production d’endocannabinoïdes naturels. L’une d’elles pourrait bien être… le sport (lire p. 60). Dans ce domaine, tous les espoirs sont permis.

Le cortisol, hormone de l’équilibre

Hormone sécrétée par le cortex des glandes surrenales le cortisol fait partie, avec la cortisone, des hormones dites corticostéroides qui assurent le bon fonctionnement du métabolisme cellulaire. Lune de ses fonctions est d’augmenter le taux de glucose dans le sang lorsque l’organisme réclame de l’énergie. Ainsi, il permet la synthèse du glucose au niveau du foie et la dégradation des graisses voire des protéines dans les cellules. Autre action majeure il diminue aussi l’inflammation, en abaissant la réponse immunitaire, et réduit la douleur en inhibant certaines molécules. En temps normal, sa sécrétion suit un rythme de 24 heures. Quasi absent la nuit, il atteint un pic le matin puis garde un bon niveau quoique plus faible à certains moments de la journée, comme en début d’après- midi. En médecine, les corticostérdides synthétisés artificiellement ont une structure chimique proche de celle des hormones naturelles. Ils sont utilisés pour leurs effets anti-inflammatoires, antiallergiques et immunosuppresseur. C’est le surdosage du cortisol, généré par le stress, qui conduit au dérèglement métabolique.

La lente dégradation de l’organisme

Le processus du stress ou «syndrome général d’adaptation» a été décrit dès les années 1940 par l’endocrinologue canadien Hans Selye, directeur de l’Institut de médecine et de chirurgie expérimentales de l’université de Montréal. Il élabore la première théorie complète à partir de ses expérimentations sur les rats. Pour lui, le stress est, au départ, un phénomène normal de protection de l’organisme, mis en oeuvre pour mobiliser les ressources énergétiques lors d’une situation d’urgence. Mais s’il est trop violent (traumatisme) ou de trop longue durée, cette réponse peut devenir délétère, selon la capacité de résistance propre à chacun. Décrit en trois phases, le modèle « Selye » révèle l’« axe du stress », hypothalamohypophyso-surrénalien.
Depuis, les chercheurs l’ont affiné, montrant qu’interviennent également d’autres régions du cerveau (émotions, mémorisation…), les systèmes nerveux sympathiques et parasympathiques et le système immunitaire.

Phase d’alarmeDe quelques minutes à 1 heure. En réaction immédiate à un événement stressant, le système limbique (cerveau des émotions) donne l’alerte. Le système nerveux sympathique active la glande surrénale (médulla) qui libère adrénaline et noradrénaline. Les molécules diffusent dans le sang pour préparer l’organisme à faire face en augmentant la quantité d’oxygène et de glucose sanguin ainsi que l’irrigation des organes (coeur, cerveau et muscles).

Phase de résistanceD’une heure à plusieurs jours/semaines. L’«axe du stress » (hypothalamo-hypophyso-surrénalien) s’active. Le cortex surrénal élève la concentration de cortisol sanguin, qui augmente la glycémie et la pression artérielle, et a une action anti-inflammatoire, mobilisant les ressources de l’organisme. Si le cortisol favorise d’abord la plasticité du cerveau (en haut à gauche), le phénomène s’inverse ensuite

Phase d’épuisementPlus d’un mois. Le cortisol est produit sans contrainte, surstimulant l’organisme jusqu’à épuisement. Pathologies cardio-vasculaires, musculo-squelettiques, infectieuses, hypertension artérielle, maladies de peau… peuvent survenir. Dans le cerveau, les épines dendritiques (qui forment, avec l’axone, la synapse) régressent. On a même observé que chez des animaux stressés, les nouveaux neurones meurent.

Eléna Sender
Sciences et Avenir