Dans les coulisses de la domination – Philippe Cabin, article Sociologie
clouisguerin
Publié le 12 février 2012
Dans les coulisses de la domination – Philippe Cabin, article Sociologie.
Un article intéressant et très bien expliqué sur les rapports de domination dans notre société
Dans les coulisses de la domination
Pierre Bourdieu pose le postulat qu’il y a dans toute société des dominants et des dominés, et que dans cette différence réside le principe de base de l’organisation sociale.
Dans Le Goût des autres (1999), film réalisé par Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri joue le rôle de Castella, un patron de PME, qui tombe amoureux de Clara, actrice de théâtre. Il se retrouve immergé dans le cercle des amis de Clara : peintres, architectes, comédiens… Bref, un « beauf » provincial plongé dans le milieu artistique branché. Une des scènes les plus marquantes se déroule dans un restaurant : Castella (moustache, costume-cravate et blagues graveleuses) est sans s’en rendre compte la risée des amis de Clara (habits noirs savamment négligés et humour au cinquième degré). Ce qui fonde ici le mépris des petits bourgeois intellectuels envers le petit patron parvenu, c’est le sentiment d’être différents. Une différence si profondément intériorisée qu’elle se lit à travers les regards, les postures corporelles, les gestes, les formules langagières.
Dans un autre film, Ressources humaines, de Laurent Cantet, Franck (Jalil Lespert) est un jeune étudiant de HEC qui choisit de faire un stage à la direction de l’entreprise où son père est ouvrier depuis trente ans. Il découvre alors un plan de restructuration qui passe par le licenciement de son père… Refusant de rentrer dans le jeu, il va se heurter à la résignation de son père. Celui-ci accepte son sort : il a intériorisé l’ordre des choses.
Ces deux histoires racontent le contraste entre des styles de vie ; elles décrivent aussi des rapports de domination et de prestige : elles offrent en quelque sorte un concentré de la pensée de P. Bourdieu. C’est en effet en observant les pratiques culturelles et les logiques de différenciation sociale, que le sociologue a construit une oeuvre vaste et ambitieuse, que l’on peut résumer de la manière suivante : la société est un espace de différenciation dans lequel les rapports de domination sont dissimulés, car profondément intériorisés par les individus. Toute l’entreprise de P. Bourdieu va consister, en observant des terrains et des populations de toutes sortes (des paysans algériens aux universitaires, en passant par les patrons, les ouvriers, les journalistes…), à démonter les mécanismes de cette domination.
L’argent et la culture
P. Bourdieu pose le postulat qu’il y a dans toute société des dominants et des dominés, et que dans cette différence réside le principe de base de l’organisation sociale. Mais cette domination dépend de la situation, des ressources et de la stratégie des acteurs (ainsi Castella, dominant dans son univers, celui de l’entreprise, devient dominé quand il pénètre dans le milieu artistique). Pour comprendre ces phénomènes, il faut connaître les logiques de ces effets de positions et de ressources : c’est pourquoi P. Bourdieu propose une vision topologique de la société. Celle-ci n’est pas une pyramide ou une échelle, elle se présente comme un « espace de différences ».
Cet espace social s’organise autour de deux dimensions : le volume global des ressources détenues, et sa répartition entre capital économique (fortune, salaires, revenus) et capital culturel (connaissances, diplômes, bonnes manières) (voir schéma page 32). Ce clivage entre l’argent et la culture, entre les « commerciaux » et les « purs », est très discriminant selon P. Bourdieu. Un des ressorts de l’identité des artistes réside dans le choix de « l’art pour l’art », et le désintérêt pour le profit matériel : les travaux de commande réalisés par un peintre sont qualifiés d’« alimentaires ». Dans d’autres catégories sociales en revanche, l’argent est signe de distinction : à l’issue du dîner, Castella finira par payer l’addition. L’acteur social selon P. Bourdieu ne cherche donc pas que l’intérêt : il est aussi en quête de prestige et de la reconnaissance des autres.
Le décalage entre le patron de PME et les artistes vient aussi de la confrontation entre deux univers différenciés, deux compartiments de la société, que P. Bourdieu appelle des champs. Ce sont des sortes de microcosmes, relativement homogènes et autonomes, et pertinents au regard d’une fonction sociale : les champs artistique, journalistique, universitaire, etc.
Les champs sont, fondamentalement, des lieux de concurrence et de lutte : par exemple, le champ journalistique est régenté par les grands médias et les quelques journalistes qui « font l’actualité » ; les dominés sont les journalistes de base et les pigistes. Mais chaque champ possède ses propres règles du jeu : dans le monde littéraire, il vaut mieux déployer du capital culturel et du capital social (des réseaux de relation, des cocktails et des flatteries), plutôt que du capital économique. Un individu est inséré dans différents champs, mais il n’y occupera pas le même rang. Les universitaires sont en position de dominés (par rapport aux industriels) dans le champ du pouvoir ; ils sont dominants dans le champ intellectuel par rapport aux artistes (voir le livre Homo academicus)(1).
Pour décrire le fonctionnement des champs, P. Bourdieu utilise la notion de jeu. Cette posture lui permet de dépasser l’opposition traditionnelle entre l’action de l’individu et le déterminisme social (qui lui est souvent imputé). Le jeu social peut être vu comme une partie de cartes ou d’échecs : chaque individu a une position plus ou moins favorable, a des atouts (du capital économique, culturel ou social) plus ou moins adaptés…
Du train de vie au style de vie
Si certains sont totalement démunis de ressources et subissent le jeu, beaucoup d’acteurs peuvent déployer des stratégies pour améliorer leur position. Castella par exemple va faire des efforts pour s’intéresser à la peinture abstraite, à laquelle il ne connaît rien ; en commandant une fresque à un peintre d’avant-garde pour la façade de son usine, il tente de transformer du capital économique (sa principale ressource) en capital social et culturel. L’espace social ainsi défini, P. Bourdieu montre comment« à chaque classe de positions correspond une classe d’habitus (ou de goûts) ». Emile Durkheim, pour prouver l’emprise du social sur le comportement individuel, avait pris comme objet l’acte le plus intime qui soit, le suicide (2). Dans La Distinction, P. Bourdieu adopte une démarche analogue. Il est communément admis que « les goûts et les couleurs ça ne se discute pas », bref que les préférences sont une affaire personnelle : or, P. Bourdieu montre que nos jugements (qu’il s’agisse de musique, de sport, de cuisine…) sont le reflet de notre position dans l’espace social. Ce qui fait le lien entre les structures sociales et nos goûts personnels, c’est l’habitus.
L’habitus est une sorte de matrice à travers laquelle nous voyons le monde et qui guide nos comportements. Il se manifeste par un ensemble cohérent de goûts et de pratiques. Par exemple, un petit patron comme Castella a un chien, du papier peint fleuri dans son appartement, il apprécie le théâtre de boulevard et les séries américaines. Il est probable qu’il aime le football et la blanquette de veau. L’habitusdes amis de Clara n’a pas les mêmes caractéristiques : ils auront plutôt un chat, aiment le théâtre d’avant-garde et les films de Jean-Luc Godard ou de Woody Allen, mangent chinois ou mexicain, méprisent le football. Ce qui est pertinent pour observer l’espace social, ce n’est donc pas le train de vie, mais le style de vie. L’employé, le petit commerçant, l’ouvrier, l’universitaire, le travailleur social : à chaque catégorie correspond un univers, un système de référence. Bien sûr, il peut y avoir des exceptions : des ouvriers qui lisent Marguerite Duras ou des universitaires qui aiment Johnny Hallyday. Il n’y a donc pas un déterminisme mécanique, mais des lois tendancielles, qu’il s’agit de mettre au jour.
Mais les expériences d’ascension sociale sont souvent douloureuses. Antoine, fils de VRP, est placé par ses parents dans un lycée chic : « Je me suis retrouvé là-dedans le must du must et là j’ai vraiment vu la différence… C’était un peu comme une boîte à bac, pour des gosses de riches qui, en fait, vivaient dans le dilettantisme. » Il se sent humilié par les remarques de ses camarades sur « ses fringues Pantashop » (La Misère du monde).
Montrer sa différence
Le moteur de cette stylisation de la vie, c’est la distinction. Et pour montrer que l’on est distingué, quel meilleur moyen que la culture ? Dans ses premières enquêtes, P. Bourdieu constate l’inégal accès à la culture selon les classes sociales (L’Amour de l’art). Quand ils visitent les musées, les membres des classes cultivées manifestent une familiarité spontanée avec l’art, qui provient non pas d’un don, mais de codes et de langages acquis par la socialisation. Les dominés ne possèdent pas ces codes. Ils vont donc appliquer à l’art les schémas qui structurent leur perception de l’existence quotidienne. C’est pourquoi ils préféreront les peintures figuratives, ou les films dont le scénario est vraisemblable. Monsieur L., contremaître à la SNCF, apprécie les fresques de la chapelle Sixtine « parce que ça représente quelque chose. Mais quand vous voyez quatre coups de crayon et que les gens achètent ça pour des prix fous, moi personnellement, si je les trouve, je les passerai à la poubelle » (cité dans La Distinction). Les classes cultivées quant à elles privilégient la distanciation, l’aisance, la lecture au second degré.
Plus généralement, il y a une hiérarchie des pratiques culturelles. Les arts nobles (peinture, théâtre, musique classique, sculpture) sont l’apanage des classes dominantes. Les membres des classes moyennes cultivées (petits bourgeois diplômés) se caractérisent par la « bonne volonté culturelle ». Ils ont une intense activité culturelle, mais comme ils maîtrisent mal les codes des domaines les plus nobles, ils se tournent vers des succédanés : le cinéma, la bande dessinée, le jazz, les revues de vulgarisation scientifique, la photographie… (voir l’encadré p. 32). Quant aux classes populaires, il ne leur reste que des miettes si l’on en croit P. Bourdieu, qui réfute l’idée d’une culture populaire (La Distinction, chapitre VII). Il soutient que le rapport à la culture des dominés est guidé par le principe de nécessité ; ils n’ont pas les moyens d’être désintéressés. Cette distribution des légitimités est cependant loin d’être figée. Il existe des variantes populaires de la musique classique (les valses de Strauss par exemple) ; certaines activités se démocratisent (le tennis et le golf) ; il arrive même que certaines, jugées « ringardes » un temps, redeviennent par un jeu d’inversion, « chics » dans certains milieux (voir de nos jours les chansons de Claude François, ou les nains de jardin).
La culture n’est que la partie la plus visible de l’habitus. Celui-ci oriente en effet l’ensemble des comportements sociaux : l’alimentation, les rôles masculin et féminin, les manières de se tenir à table, le langage… L‘habitus détermine ce qui est bien ou mal, ce qui est beau ou laid. Ce qui semblera distingué à l’un (par exemple un véhicule 4 x 4 pour un nouveau riche) peut paraître totalement vulgaire à un autre (un aristocrate).
Possédés par le social
La logique de la distinction entérine la domination. Pour P. Bourdieu, ce qui fait la force de cette influence, c’est qu’elle est enfouie au plus profond des psychismes et des corps. Les structures sociales sont en quelque sorte « décalquées » sur les structures mentales. Dans une large part de nos occupations, nous ne réfléchissons pas : nous agissons sur la base de la conception du monde que nous avons apprise. Nous sommes pris par le jeu social : le jeu (c’est-à-dire la logique de différenciation et de domination) se fait oublier en tant que tel. Cette capacité d’agir sans réfléchir (le « sens pratique ») permet, selon P. Bourdieu, de dépasser le clivage entre objectivisme et subjectivisme : les structures sociales objectives sont partie intégrante de ma subjectivité, et celle-ci participe de celles-là.
Ainsi les normes, par exemple la codification des rôles féminin et masculin, sont imprimées dans les corps. Dans la société kabyle, l’homme est obligé de se tenir droit, de manger franchement, alors que la femme doit se mouvoir avec réserve et souplesse, manger « du bout des lèvres » (Le Sens pratique). Dans La Distinction, P. Bourdieu insiste sur cette inscription corporelle de l’action. Les sports populaires (football, rugby, boxe) valorisent l’esprit de sacrifice et la force. Les sports des classes moyennes et supérieures (golf, tennis, escrime) privilégient l’ampleur, la distance, l’absence de contact direct. Les préférences alimentaires des classes populaires sont guidées par une recherche inconsciente de la force et de l’utilité : on aime la viande, le gras. Les classes moyennes rechercheront plutôt du raffinement et une nourriture légère : le corps a besoin d’esthétique plutôt que de robustesse.
Les dominés sont inconscients de ces mécanismes par lesquels s’exerce la domination ; mais les dominants aussi : s’adressant récemment lors d’un colloque aux patrons des grandes entreprises des médias (Fox, Bertelsman, AOL, Canal +…), P. Bourdieu leur demande : « Savez-vous ce que vous faites ? » (3). Ce postulat d’inconscience est pourtant mis à mal dans un livre du même P. Bourdieu : La Misère du monde. Cet ouvrage collectif publié en 1993 est constitué d’une série d’entretiens monographiques. Or, ce qui frappe à la lecture de ce livre, c’est que les gens ont une réflexivité, qu’ils sont conscients, pour une large part, des mécanismes de domination. Ainsi, ce travailleur social qui a créé une association et une compagnie d’ambulance. La mairie l’a aidé pour monter sa société, mais il pense qu’elle récupère politiquement cette opération. « Toutes les structures de pouvoir se basent sur des petits pouvoirs, avec lesquels ces petits pouvoirs ont des rapports de dépendance, pour se faire prévaloir », commente-t-il.
Plus généralement, un des axes majeurs de la théorie de P. Bourdieu, qu’il développe dans Méditations pascaliennes, tient dans la proposition suivante : il n’y a pas d’idées pures. Les productions intellectuelles (la philosophie, les idéologies, mais aussi la littérature, la fiction, la création) sont l’émanation des structures sociales de leur époque. La figure de l’écrivain ou de l’artiste autonome, créatif (incarné par des personnalités comme Flaubert ou Manet) est un construit sociohistorique qui n’émerge qu’au xixe siècle (Les Règles de l’art).
Avant d’entrer dans la pratique quotidienne des acteurs, les normes leur sont inculquées, par une socialisation et par des processus idéologiques, que P. Bourdieu désigne sous le nom de violence symbolique. En enquêtant avec Jean-Claude Passeron sur les étudiants dans les années 60, il constate l’inégalité de l’accès à l’enseignement supérieur.
La violence (symbolique) à l’école
Les fils d’ouvriers sont très largement sous-représentés (10 % des étudiants pour 35 % de la population active). Le comportement et le rapport à l’institution scolaire sont aussi très dissemblables selon l’origine. Les étudiants bourgeois se pensent comme doués : ils affichent une désinvolture et un mépris pour les techniques les plus scolaires. Ils ont une « assurance statutaire » qui est un habitus de classe. En effet, la culture valorisée par l’institution leur est familière car c’est celle de leur milieu social. Les étudiants des classes moyennes et populaires ont un comportement besogneux, car ils croient que l’école peut leur donner la réussite scolaire. Quant aux enseignants, ils sont complices de ce système : ils valorisent l’« idéologie du don » et le travail brillant. La culture universitaire est donc un héritage pour les uns, un apprentissage pour les autres. Dans La Noblesse d’Etat (1989), P. Bourdieu poursuit ces analyses. La lecture des rapports de jury d’agrégation confirme les canons du « bon ton » universitaire : les candidats doivent faire preuve de sobriété, de tact, de talent, de finesse. Ils doivent éviter le laborieux, la prétention, la vulgarité.
Cette imposition des critères de l’excellence se fait au moyen d’artifices, en occultant les rapports de classe et de domination : elle fonctionne à la violence symbolique. Une occultation qui vise les enseignés, mais aussi les enseignants : « Le professeur qui assigne à tel ou tel de ses élèves les attributs de la petite bourgeoisie serait scandalisé si on le soupçonnait d’appuyer ses verdicts sur un jugement de classe, même implicite. »
L’école n’est pas la seule institution qui produit de la violence symbolique. Ainsi, les représentations produites par la presse télévisée « s’imposent parfois aux plus démunis comme des énoncés tout préparés de ce qu’ils croient être leur expérience »(La Misère du monde). Le système politique est analysé dans une perspective analogue. Il y a un « illusionnisme démocratique », selon lequel tout le monde aurait un même droit d’opinion et d’expression. En réalité, la politique est un domaine monopolisé par les classes dominantes. Les dominés ont tendance à se penser comme incompétents en la matière : ils vont donc s’autoexclure de la vie politique en déléguant leur pouvoir de décision. Notre système serait ainsi un système censitaire déguisé (4).
La reproduction de la domination
La domination a aussi besoin de se prolonger dans le temps. L’école apparaît, à travers les multiples filtres qu’elle instaure, comme un outil de renforcement des inégalités sociales. Les grandes écoles sont au coeur du dispositif de reproduction des classes dominantes. Elles sont encore plus sélectives socialement que l’université : elles accueillent une part très importante d’élèves issus de la classe dominante (60 % et plus à l’Ena, HEC ou Sciences po). En outre, la hiérarchie de ces établissements recoupe les positions dans l’espace social : on trouve plutôt des enfants d’industriels à HEC, et des fils de professeurs à Normale sup. Socialement homogènes, fermées sur elles-mêmes, elles contribuent à forger un « esprit de corps ».
Ainsi, derrière le mythe de la méritocratie, les grandes écoles sont instrumentalisées au service des stratégies de reproduction des dominants. P. Bourdieu souligne que la figure du self-made man ne représente qu’une exception : on ne trouve que 3 % de fils d’ouvriers parmi les grands patrons.
Vendre la mèche
En remettant en cause les fondements de l’idéologie éducative, les travaux de P.Bourdieu sur l’école se sont imposés comme un véritable paradigme (5). Ils sont aussi révélateurs de la conception qu’a leur auteur de sa fonction de sociologue. Qu’il s’agisse de la démocratisation de l’enseignement, du suffrage universel, des préférences culturelles, des rapports hommes-femmes, son objectif est toujours le même : révéler ce qui se cache derrière les illusions et les apparences du jeu social.
Sa sociologie se veut donc une sociologie du dévoilement : il est, selon ses propres mots, celui qui « vend la mèche ». Cette posture a une conséquence : si la sociologie dévoile, alors elle va déranger les tenants de l’ordre. Par exemple, nous dit P. Bourdieu, en montrant que le milieu scientifique est aussi le lieu d’une concurrence entre des carrières, des laboratoires, le sociologue contrarie ce petit monde. Le risque d’une telle logique est de figer le sociologue dans une posture héroïque : les critiques adressées à P. Bourdieu sont souvent, et a priori, dénoncées comme l’expression de ceux qui cherchent à préserver leurs privilèges.
Cette volonté de confondre ceux qui tirent les ficelles a amené récemment P. Bourdieu à s’attaquer à des secteurs qu’il n’a pas explorés aussi méthodiquement que dans la plupart de ses travaux. C’est notamment le cas de son livre Sur la télévision qui, tout en affirmant présenter « les acquis de la recherche sur la télévision », fut sévèrement jugé pour son ignorance des nombreux travaux en sociologie des médias et pour son absence de support empirique (6).
Un reproche que l’on peut difficilement lui faire au regard de l’armada de données et de méthodes qu’il mobilise en général. Dans La Noblesse d’Etat par exemple, il exploite enquêtes statistiques, sondages, entretiens qualitatifs, dissertations, registres des établissements, notices nécrologiques, etc. P. Bourdieu défend en effet une conception exigeante de la sociologie scientifique, fruit d’un va-et-vient entre construction théorique et validation empirique, conception qu’il développe dans Le Métier de sociologue, coécrit en 1968 avec Jean-Claude Chamboredon et J.-C. Passeron. Notons au passage que ses choix méthodologiques ont pu évoluer dans le temps. Ainsi, son ouvrage La Misère du monde est construit sur la base d’entretiens dans lesquels l’enquêteur s’adresse à l’enquêté sur le mode de la « conversation ordinaire ». Une méthode qui, selon certains, présente des biais évidents : imposition des problématiques, orientation des réponses, etc. (7).
Il reste que l’oeuvre de P. Bourdieu occupe une place centrale dans le débat scientifique, en sociologie comme dans les sciences humaines en général. Cette autorité tient à plusieurs ingrédients. En premier lieu, elle a, en dévoilant les coulisses du social (les inégalités scolaires, les déterminants des goûts culturels…), un caractère attractif et provocateur. Son auteur s’est montré aussi innovant, tant par la mobilisation de techniques scientifiques diverses que par son inventivité conceptuelle : les notions d’habitus, de champ, de distinction, de violence symbolique ont renouvelé l’analyse sociologique.
Plus généralement, la force du travail de P. Bourdieu est sans doute d’avoir construit un schéma théorique à la fois foisonnant et unifié, sur la base d’une grande variété de terrains et en synthétisant une multiplicité de sources théoriques. Karl Marx (rapports de domination), Max Weber (l’importance du sens que les acteurs donnent à leur action, la notion de légitimité), Emile Durkheim (la méthode sociologique), Gaston Bachelard (la construction de l’objet), Thorsten Veblen (la consommation ostentatoire), John Austin (les fonctions du langage), mais aussi Norbert Elias, Erving Goffman, Basil Berstein, Emmanuel Kant, Claude Lévi-Strauss, Ludwig Wittgenstein… : P. Bourdieu a su amalgamer des influences multiples pour élaborer un système cohérent, qu’il résume lui-même, dans La Distinction, par une équation : (habitus) (capital) + champ = pratique.