La Domination masculine – Martine Fournier, article Sociologie.

Tout au long de son oeuvre, Pierre Bourdieu s’est attaché à décrire les rapports de domination qui s’exercent entre les individus dans tous les domaines de la société. Selon sa théorie, les dominants (groupes sociaux, ethnies, sexes) imposent leurs valeurs aux dominés qui, en les intériorisant, deviennent les artisans de leur propre domination. C’est à partir de cette grille de lecture qu’il analyse les ressorts de la domination masculine.

Comment expliquer la pérennité de la « vision androcentrique » qui continue de régir les rapports entre les sexes dans nos sociétés ?

C’est, pour P. Bourdieu, parce que les structures de domination sont « le produit d’un travail incessant de reproduction auquel contribuent les différents agents: les hommes (avec des armes comme la violence physique et la violence symbolique), les femmes victimes inconscientes de leurs habitus et les institutions : famille, Eglise, école, Etat ». La démonstration commence par un long détour sur la tradition kabyle que l’auteur a étudiée lors de ses premiers travaux d’ethnologue en Algérie. Cette culture méditerranéenne lui sert de matrice pour comprendre comment une division arbitraire entre les sexes devient « une construction sociale naturalisée ».

Chez les Berbères de Kabylie, tout l’ordre social fonctionne « comme une immense machine symbolique tendant à ratifier la domination masculine sur laquelle il est fondé » : la division sexuelle du travail (aux hommes les labours, les moissons, la guerre, aux femmes le ramassage des olives et des brindilles de bois), la structuration de l’espace (public pour les hommes, privé pour les femmes confinées dans la maison), l’organisation du temps fait de ruptures dans l’univers masculin opposées aux longues périodes de gestation féminine.

P. Bourdieu dresse alors toute une série d’« oppositions mythico-rituelles » : haut/bas, dessus/dessous, sec/humide, actif/passif, droit/courbe… dont l’usage métaphorique lui permet d’illustrer ce qui devient un « ordre des choses ». Ainsi, la morale de l’honneur masculin incite l’homme à « faire face », regarder l’autre dans les yeux dans une posture droite, alors que la femme kabyle montre sa soumission et sa docilité par des postures courbes en regardant ses pieds. « Ces habitus féminins, note au passage P. Bourdieu, se retrouvent encore dans nos sociétés où les manières de tenir le corps _ s’asseoir jambes serrées, marcher à petits pas… _ attestent toujours de la tenue morale qui sied aux femmes. »

Quand les femmes oeuvrent à leur domination

Par une causalité circulaire, la construction sociale des genres permet d’interpréter les différences biologiques comme les principes « naturels ». A travers les rapports de domination et d’exploitation, chacun des sexes intègre ce que P. Bourdieu nomme les habitus (conduites, jugements, habitudes) qui s’inscrivent jusque dans les manières d’utiliser son corps et dans les pratiques sexuelles. Ayant intégré ceux de leur sexe, les femmes oeuvrent inconsciemment à leur domination : les « pratiques soumises », le langage châtié, les comportements séducteurs ou possessifs attestent de véritables « dispositions incorporées » qui vont jusqu’au mépris de leur propre condition.

Pour P. Bourdieu, « cet artefact de l’homme viril et de la femme féminine » existe de façon tout aussi puissante dans nos sociétés. Mises au travail dans les sociétés préindustrielles ou cantonnées aux tâches domestiques, aux pratiques religieuses et au bénévolat dans la famille bourgeoise, de toutes façons les femmes restent des objets d’échange dans «l’économie des biens symboliques »…

Paru en 1998, le livre de P. Bourdieu est d’une lecture déconcertante. A maintes reprises, le propos est caricatural, peu crédible. En prétendant venir au secours des femmes par le dévoilement des ressorts cachés de leur aliénation, l’auteur ne recule pas devant les amalgames : les femmes kabyles adhèreraient à une image dévalorisante de la femme, assignées « aux préoccupations vulgaires de la gestion domestique, aux tâches privées voire invisibles ou honteuses, comme le soin des enfants et des animaux… » Lorsqu’il évoque l’auto-dévalorisation des femmes, leur aquiescement de la domination qui traduirait leur « masochisme », les méfaits de l’« hagiographie néolibérale » dans le renforcement du sexisme, on se demande parfois si ce n’est pas l’auteur lui-même qui est victime de cette vision androcentrique qu’il dénonce.

A d’autres moments pourtant, il offre de belles analyses. A partir d’un livre de la romancière féministe Virginia Woolf (La Promenade au phare), il montre l’aspect dérisoire de la domination masculine à travers le regard ironique et résigné d’une femme de la bourgeoisie anglaise. Les passages sur la virilité, vécue comme aliénation pour les hommes, prisonniers des habitus de leur sexe et construite « dans une sorte de peur du féminin », sont aussi assez finement décrits.

Une sociologie pessimiste ?

Au total, ce livre de P. Bourdieu apparaît décalé. Gageons qu’il y a trente ans, il aurait, malgré ses excès, remporté un grand succès, de la même manière que Les Héritierset La Reproduction, ces analyses critiques du système éducatif qui agirent comme de véritables révélateurs pour expliquer certaines causes des inégalités scolaires. Aujourd’hui, il n’a plus l’attrait de la nouveauté. Les travaux de P. Bourdieu sur l’école, les jugements sociaux, la « noblesse d’Etat », la misère sociale nous ont familiarisé avec sa théorie, à tel point que ses concepts (l’habitus, la violence symbolique, etc.) sont pour ainsi dire entrés dans « le sens commun ». Depuis le surgissement du mouvement féministe des années 70, les études sur le « genre » se sont multipliées. Elles ont démontré, souvent à l’aide des concepts bourdieusiens, les mécanismes cachés et la construction sociale et historique de la hiérarchie des sexes.

Actuellement, au moins dans les sociétés occidentales, le statut des femmes évolue de façon spectaculaire. Elle investissent les bastions les plus traditionnellement masculins dans le monde du travail. Tant dans la vie professionnelle et publique que dans les nouveaux rapports familiaux, les changements sont aujourd’hui manifestes et confirmés par nombre d’études sociolo- giques. P. Bourdieu prend acte de ces évolutions. Il rend également hommage « à l’immense travail critique du mouvement féministe ». Mais il affirme qu’« il est tout à fait illusoire de croire que la violence symbolique peut être vaincue par les seules armes de la conscience et de la volonté, puisque les conditions de son efficacité sont inscrites au plus profond de la violence des corps ».

Pour lui, la force des habitus fait que les femmes demeurent toujours en charge de la majorité du travail domestique, restent cantonnées à des métiers bien spécifiques qui d’ailleurs se dévalorisent lorsqu’ils se féminisent, n’accèdent que très peu aux meilleures sections des grandes écoles et aux professions les plus prestigieuses, ce qui n’est d’ailleurs pas faux…

Comment alors les femmes pourront-elles sortir de cette aliénation ? P. Bourdieu reste très vague, s’attachant plutôt à déconstruire toutes les tentatives d’émancipation féminine. La parité en politique, par exemple, ne peut que transférer vers d’autres sphères les privilèges masculins. Quelques pages finales sur les vertus de l’amour, fondé sur des relations de « pleine réciprocité » et l’abandon de « la lutte pour le pouvoir symbolique » sont un peu réconfortantes, mais paraissent bien courtes – et quelque peu surprenantes dans le cadre d’une analyse sociologique – pour lutter, au-delà de l’intimité du couple, contre la force implaccable de nos habitus de sexe !